dimanche 16 décembre 2007

AP : 3. Rafale : Chapitre 5

Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie.

[Arthur Charles Clarke]



Saphir : Domaine de Tiyana

Mais qu’est-ce qu’elle fait ! Je vais le perdre. Elle pourrait au moins répondre. Rafale s’assit dans le sofa ne sachant plus quoi faire d’autre. Sa colère disparut aussi vite qu’elle était venue. Il ne pouvait pas en demander trop à sa sœur, elle était si jeune. Peut-être n’avait–elle pas perçu son appel ou plus vraisemblablement n’avait-elle pas su y répondre. Elle n’avait réussi à le joindre qu’une seule fois et uniquement poussée par son affolement d’enfant. Il avait tendance à surestimer ses capacités car elle arrivait aisément à faire certains tours hors du commun mais uniquement pour faire des bêtises. Cette idée le fit sourire. Malgré son jeune age, ce n’était pas ses potentiels qui étaient limités, le pouvoir de la pierre agissait autant sur elle que sur lui voire plus, elle avait été la première à être lié à la pierre même avant sa naissance. Ce qui la limitait, c’était sa motivation. Il entendit un bruit dans la pièce à coté, comme une petite souris qui trotte. Une petite souris inquiète pensa-t-il. Elle a dû mal interpréter mon insistance, elle doit croire que je suis fâché contre elle. Rafale eut des remords de s’être emporté. Il se força à sourire et à dissimuler son inquiétude quand sa sœur entra, la tête basse.

« Je vous ai entendu, mais je n’ai pas réussi à vous répondre, je suis désolée.

- Ne fais pas cette mine petite sœur » dit-il en lui effleurant les lèvres d’un baiser, « tu es bien jeune encore. Ca viendra. Et cesse de prendre ce ton avec moi. Après tout, tu es Annunaki toi aussi, nous sommes sur le même pied, tu n’as pas à me parler comme à un supérieur.

- C’est vrai ?

- Bien sur. »

Grésil parut réfléchir et Rafale se força à contenir son impatience.

« Si je suis au même niveau que toi, alors les autres sont inférieurs à moi et devraient me parler de façon cérémonieuse ? »

Elle n’en loupait pas une celle-là pensa Rafale. « N’exagère pas. Un jour sans doute mais pour l’instant, tu es encore une petite fille. »

Grésil réfléchit encore. Rafale regretta de lui avoir fait cette proposition. Il espérait ainsi se rapprocher d’elle. Il avait besoin de cette proximité pour ce qu’il envisageait mais il ne devait pas perturber ses bases, elle était déjà suffisamment effrontée pour qu’il en rajoute. On verra ça plus tard se dit-il. Il s’approcha de sa sœur et la fit asseoir à ses cotés la prenant par les épaules.

« J’ai besoin de toi » dit-il.

Elle le regarda d’un air suspicieux. Elle se méfiait de lui. Et cela depuis l’arrivée de Mutine. Il avait fini par comprendre ce qui la perturbait tant. Elle l’avait toujours vu comme son grand frère mais l’avait considéré comme un enfant, un enfant tout comme elle. Ce devait d’ailleurs être la seule à le considérer comme tel et de le voir avec une fille l’avait projeté à ses yeux dans le monde des grands. Elle vivait cela comme une trahison. Rafale se dit qu’il devrait lui expliquer un jour. Il avait déjà essayé mais il avait renoncé. Grésil vivait dans un autre monde, celui de l’insouciance et c’est ce qu’il aimait en elle. A vivre à ses côtés, il avait l’impression de partager par procuration un peu de cette innocence qu’il n’avait jamais pu avoir.

- Grésil, je voudrais que tu m’aides à trouver quelqu’un.

- Qui ?

- Je ne sais pas. Quelqu’un qui appelle, très loin. Un peu comme s’il était perdu. Quelqu’un qui émet un parfum qui n’existe pas.

- Je crois que je comprends de quoi tu parles.

Rafale sourit, c’était inespéré surtout vu son explication. « Raconte.

- Je ne sais pas mais parfois, je sens des gens. Je ne peux pas leur parler et je ne comprends pas très bien.

- C’est très bien.

- Alors tu vas essayer de chercher avec moi d’accord ?

- Je ne sais pas comment chercher. »

Rafale réfléchit. Il ne voyait pas comment expliquer avec des mots simples. C’est comme quand tu joues à l’espionne et que tu cherches des indices ou que tu grappilles quelques mots pour ensuite chercher la phrase entière. »

Grésil se rétracta d’avantage: « Comment tu sais que je joue à l’espionne ? »

Rafale sourit devant l’innocence de sa sœur. Elle vivait entourée de télépathes et imaginait pouvoir garder ses petits secrets.

« Allez Grésil, tu m’aides et en retour, je t’apprendrais à garder tes pensées pour toi. »

Ce devrait faire une motivation suffisante.

Grésil hocha la tête. « Tu sais aussi pour Onirique ?

- Ton ami imaginaire ? Oui, je sais.

- En fait, c’était l’ami imaginaire de maman. Enfin il se faisait passer comme tel quand elle était petite mais il existe pour de vrai et peut prendre pleins d’apparences différentes mais celle que je préfère c’est le dragon, il dit qu’il est chargé de veiller sur moi. Enfin sur nous mais je n’ai pas compris qui étaient les autres.»

Rafala la coupa. Si elle lui racontait toutes ses élucubrations de petite fille, il n’en sortirait jamais, il savait comme son imagination pouvait être fertile.

« C’est très bien Grésil mais pour l’instant, tu vas laisser Onirique. Ou alors, tu vas faire comme si tu cherchais Onirique.

- Je ne sais pas le chercher. D’abord il ne vient que quand je dors et même si je peux faire ce que je veux dans mes rêves, je ne peux pas lui commander de venir. C’est lui qui décide quand il veut venir. »

Rafale commençait à s’impatienter. Il avait encore ressenti cet appel. Il n’était pas temps que Grésil lui raconte toutes les fabulations issues de ses rêves d’enfants.

« Donne-moi la main Grésil. »

Grésil obtempéra et Rafale sentit plus fort sa méfiance.

« Tu me fais confiance ? » ajouta-t-il

La petite hocha la tête et Rafale comprit qu’elle avait peur mais il n’avait pas le temps de s’en préoccuper.

« Concentre toi et cherche celui qui appelle » dit-il. « Touche la pierre si ça peut t’aider.

- Ca ne fait plus de différence que je la touche ou pas, je la sens pareil. »

C’était une remarque importante, elle avait fini son lien avec la pierre. Rafale le nota mentalement mais n’en tient pas compte. Il y avait plus urgent. Il lui prit l’autre main et, par ce contact, se lia à son esprit et se laissa dériver dans l’infini entraînant Grésil avec lui.


Terre : Nouveau Mexique

Accalmie ouvrit les yeux. Il était seul dans une petite chambre d’hôtel. Il se leva et tituba jusqu’à la salle de bain pour se passer de l’eau sur la figure. Il aurait pu faire un match de hockey comme il faisait si souvent avec Mike, son cœur n’aurait pas battu plus vite. Il avait senti quelque chose, il en était sur. Quelque chose ou quelqu’un. Mais était ce vraiment ça ? Tout avait disparu su soudainement et si vite. Il avait du mal à cerner exactement ce qu’il s’était passé. C’était comme un papillon affolé frappant aveuglement sur une vitre. Sauf que la vitre, c’était lui et que ce n’était pas un papillon. Un appel au secours peut-être. De la terreur mais en même temps il y avait quelque chose d’enfantin. Thibault aurait pu lui dire. Il regretta soudain son départ précipité. Mais non, il ne pouvait faire autrement. Thibault cherchait à l’utiliser. Il ne savait pas pourquoi. Ses cachotteries, ses élucubrations mystiques, et ses obsessions archéologiques lui tapaient sur les nerfs ! Il devrait faire gourou pour une secte. Il décapsula une bière et la porta à ses lèvres. Mike aussi pourrait l’éclairer. Pourquoi ne rentrait-il pas chez lui au fond ? Il était arrivé au nouveau Mexique et avait trouvé un petit hôtel près de la base des Maÿcentres. Rien d’extravagant, il voulait rester discret. Après le faste de Barhein, tout cela lui paraissait miteux. Encore une fois il pensa à rentrer. Il ne savait même pas quoi faire ici. Peut-être pourrait-il se faire embaucher dans la base ? Ce ne devrait pas être difficile. Un petit boulot sans importance. Voir un boulot important. Au fond, les convaincre qu’ils ont besoin de lui ne devrait pas être difficile. Une fois sur place il pourrait plus facilement repérer les lieux et peut-être trouver une idée sur place, improviser. Oui, mais pourquoi ? Il pourrait aller trouver son grand père. Enfin celui qui se faisait passer pour son grand-père, le père de Mike. Après tout, Thibault lui avait dit qu’il avait bossé avec eux. Et il s’empresserait de prévenir Mike. Non, il ne pouvait compter sur personne. Il se coucha sur le lit. « Où es-tu petit papillon ? »


Saphir : Domaine de Tiyana

Grésil tremblait de tous ses membres, recroquevillée sur le sofa du salon. Elle perçut, sans le voir, son frère approcher d’elle et se terra plus loin. Il dit quelque chose et s’approcha encore et elle se mit à hurler, sentit son hésitation et vit avec soulagement qu’il recula. Pourtant son inquiétude redoubla en le voyant quitter le salon. Elle avait peur de se retrouver toute seule et se mit à sangloter, des sanglots hachés, nerveux. Elle ne comprenait pas ce que son frère lui avait fait. Elle lui faisait confiance et puis elle l’avait senti s’approcher, trop prêt, l’envahir, puis elle s’était dispersée, comme cassée en des millions de tous petits morceaux éparpillés partout. Elle en avait encore des frissons et se remit à claquer des dents en tâtant les coussins afin de s’assurer qu’elle était revenue. Tout était calme autour d’elle, comme s’il ne s’était rien passé. Le silence accentua encore ses craintes. Elle regarda autour d’elle se rendant compte qu’elle était tout seule. Où est Rafale ? pensa-t-elle soudain en paniquant. Il était parti, elle s’en souvenait mais elle ne se calma pas pour autant. Elle ne voulait pas rester toute seule, il fallait qu’il revienne.

« Je suis là ».

Grésil se mit à hurler à nouveau. Son frère lui avait déjà parlé ainsi. Il utilisait ce moyen pour lui parler quand il n’était pas là. Elle n’aurait pas dû réagir ainsi, elle devait se calmer. Si elle continuait ainsi, oncle Matinée viendrait et lui poserait pleins de questions désagréables. Elle devait faire comme Eclaircie lui avait appris, faire le vide dans son esprit. Mais elle n’avait plus d’esprit, il était tout cassé.

Elle sentit des bras autour d’elle et se mit à taper des pieds et des mains pour se libérer. Son frère lui parlait à voix basse, il lui disait qu’il était désolé, elle ne l’avait pas entendu entrer. Désolé de quoi ? Elle était complètement perdue.

Saphir : Domaine de Tiyana

Rafale se sentait totalement dépassé, il n’aurait jamais dû faire ça. Entre utiliser l’énergie que lui procurait la pierre ou se fondre dans la pierre elle-même, il y avait un pas que sa sœur n’était pas prête à franchir. Il avait été trop pressé et il en payait les conséquences. Maintenant, ce n’était plus la peine de penser à retrouver cet étrange appel. Il aurait dû prendre son temps, la préparer à ce qu’elle allait vivre. Il était un piètre professeur. En plus, loin de la calmer, il avait aggravé les choses. Elle l’avait appelé sans doute sans même s’en rendre compte, il lui avait répondu par réflexe et il avait senti sa panique s’amplifier encore. Etait-il déjà si vieux qu’il n’était plus capable de se rappeler lui aussi la panique qu’il avait ressenti en fusionnant avec la pierre ? Il était allé la retrouver et l’avait serrée contre lui, tentant de maintenir à l’écart ses petits poings rageurs et la panique qui fusait autour d’elle comme autant de petites épées coupantes. Il essayait de lui envoyer des émotions apaisantes mais elle était si crispée qu’elle le rejetait avec une puissance au moins égale à la sienne. « Je suis désolé » lui répétait-il. « C’est fini maintenant, fini »

A force de la bercer, les tremblements de sa sœur se firent plus discrets jusqu’à disparaître. Quand il se décida à la lâcher, la nuit était tombée. Il était tard. Matinée avait voulu venir mais il lui avait dit de ne rien en faire. Il sentait que ce n’était pas ce dont sa sœur avait besoin. Il lui avait dit qu’ils ne devaient pas être dérangé. Il prit sa sœur dans ses bras et sentit avec soulagement ses bras s’accrocher à son cou et la transporta jusqu’à sa chambre pour la mettre lui-même au lit. Elle n’avait pas dit un mot mais s’était calmée.

- Rafale » dit-elle enfin alors qu’il s’éloignait.

« Je reviens, je vais demander qu’on te monte quelque chose à manger.

- Je n’ai pas faim. Pars pas

- D’accord, je vais rester jusqu'à ce que tu t’endormes.

- Rafale ?

- Oui

- Tu peux regarder derrière la tenture s’il n’y a pas de monstre.

- Il n’y en a pas.

- Regarde »

Il se leva et écarta distraitement la tenture séparant la chambre de l’espace de rangement.

- Il n’y en a pas. De toute façon aucun monstre n’aurait la prétention d’entrer dans la villa Adarii de Tiyana.

- Rafale ?

- Oui.

- Tu m’as dit que si je trouvais celui qui sentait une odeur qui n’existe pas tu m’apprendrais à empêcher les grands de savoir ce que je pense. »

Rafale sourit, au moins elle ne perdait pas le nord elle.

« Bien sur petite sœur et je t’apprendrais quand même, ça n’a pas d’importance que tu n’aies pas pu le trouver.

- Mais je l’ai trouvé !

samedi 15 décembre 2007

AP : 3. Rafale : Chapitre 4

4

Le monde est sa propre magie.

[Seijun Suzuki

Saphir : Domaine de Tiyana

Ma vie est horrible. Ca fait 2 ans que je suis arrivée à Tiyana. C’est comme on m’avait dit : très grand, très joli, mais, il n’y a pas de quoi en faire de telles histoires. Au final, ce n’est qu’un tas de pierre. Oncle Matinée est gentil mais il devient désagréablement exigeant. Il me dit pleins de trucs que je ne comprends pas. En plus, il m’oblige à m’habiller correctement comme il dit. On m’a amené ici soi-disant pour me donner plein de responsabilités, mais on me considère encore comme une petite fille.

En plus, on m’avait toujours dit que la villa de Tiyana attirait beaucoup de monde mais, il y a surtout des vieux. Ils parlent pendants de heures de choses tellement inintéressantes que je n’ai aucun plaisir à les espionner. Je croise de temps en temps les amies de Matinée dans le grand salon des appartements de Tiyana. Il y a Ombre qui fait toujours la fière. Dès qu’elle m’adresse la parole, c’est pour me réprimander. Fragile est gentille mais elle me traite comme une gamine, se contentant de m’ébouriffer les cheveux et de me parler comme si j’étais un bébé. Ma préférée, c’est Tempête. C’est ma Namma. Une amie de mon père, un peu comme ma maman mais pas pareil. C’est la plus vieille, mais elle est marrante et elle m’apprend pleins de choses. Elle a un petit garçon de Matinée qui a presque quatre ans et il a déjà un nom alors que moi, on a attendu que j’ai six ans bien passé pour m’en donner un. Avenir il s’appelle. Parfois, je m’en occupe mais il est trop petit pour être vraiment intéressant. Il y a des jours où je m’ennuie tellement que je regrette presque Arc en ciel. Matinée disait que grâce à la puissance de la pierre d’Orage, je pourrais apprendre à faire pleins de choses. Je n’ai pas tout compris mais ça avait l’air palpitant.

Au début, c’est sur, c’était bien. On m’avait installé dans une jolie chambre qui surplombe la cité. Elle donne sur un petit salon que je partage avec mon frère. C’est là que se trouve la pierre Annunaki. A son sujet aussi j’ai été déçue, je m’attendais à quelque chose d’impressionnant, c’est un vulgaire caillou tout noir avec des trucs qui ont l’air de briller à l’intérieur. Briller n’est pas vraiment le bon terme parce que ça fait pas de lumière mais je ne vois pas comment le décrire mieux. Quand on la touche, ça donne des sensations bizarres, plutôt agréables en fait. Mais il faut faire doucement. Il parait que les autres ne peuvent pas la toucher. Il parait que la pierre les rejette, mais je n’ai pas vraiment compris ce que ça veut dire et personne ne m’explique jamais rien. Quand je suis en contact avec la pierre, j’arrive à obliger les autres à faire ce que je veux. Ce pourrait être drôle mais je n’ai pas le droit de le faire, alors, je ne vois pas l’intérêt. Rafale dit que, plus tard, je pourrais aussi y arriver même quand je ne serais pas près de la pierre parce que j’aurais crée un lien avec elle. Lui, il y arrive. Il est très fort.

Avec mon frère, je m’entends bien. Au début, on faisait des grandes ballades dans la montagne, des courses à cheval et beaucoup de jeux mais il était souvent très occupé. Il dit aussi que la pierre a besoin d’avoir souvent ma présence pour créer un lien, alors je reste auprès d’elle, coincée dans ce salon vide à scruter un caillou pendant que Rafale passe son temps je ne sais où avec je ne sais qui.

Enfin, je sais avec qui, elle s’appelle Mutine. C’est sur qu’avec un nom pareil, on pouvait s’attendre au pire. Elle est arrivée il y a un mois. Je me souviens encore la joie que j’avais eu quand j’ai appris qu’une navette de Taïla été arrivée. J’allais voir des gens de chez moi. Enfin pas tout à fais chez moi, mais le territoire de Taïla est proche de Taegaïan et je connais quelques personnes. Il y avait entre autre deux garçons de mon age avec qui je m’entendais bien. Je m’étais précipitée et j’étais arrivée juste à l’atterrissage de la navette. Il n’y avait que des vieux. Des vieux et Éclaircie, ça c’est bien, et … Mutine. Elle a 16 ans, la peau brune bien sur mais les cheveux dorés très longs. Des yeux roses et un air mutin, comme on pouvait s’y attendre. Du jour où elle est arrivée, Rafale a disparu, me laissant m’ennuyer à mourir avec un caillou qui a une fâcheuse tendance à m’épuiser. Je ne sais pas ce qu’il lui trouve, elle est superficielle, et inintéressante. Je l’ai prévenu bien sur, mais il ne m’a pas écouté et m’a dit de m’occuper de mes affaires. C’est la faute de cette fille qui lui a tourné la tête.

Et puis, hier soir, elle est venue alors que la soirée était déjà bien avancée. C’est moi qui lui ai ouvert la porte. Après réflexion, je n’aurai pas dû. Elle est entrée avec l’air de quelqu’un trop sur de soi. Genre qui va faire un mauvais coup. Elle était habillée tout en rose avec une tenue pas pratique du tout et un maquillage assorti. Je lui ai dis que Rafale n’était pas là, qu’il était à une réunion avec Matinée. Elle m’a regardé avec une lueur bizarre dans le regard et un sourire très louche et m’a dit que ce n’était pas grave, qu’elle allait l’attendre et elle est partie droit sur sa chambre.

Je lui ai fait remarquer qu’elle n’allait tout de même pas aller dans sa chambre

Elle m’a répondu : « ha oui ? Et pourquoi pas ? »

« Parce que » ais-je répondu ne trouvant rien d’autres, « mon frère n’est pas comme ça. » et c’est vrai qu’il n’est pas comme ça

« Annunaki Grésil » m’a-t-elle dit d’un air pas respectueux du tout, « et moi, je pense que votre frère est comme ça. Ensuite, elle est rentrée dans la chambre de Rafale et elle a fermé la porte derrière elle.

Bien sur, j’ai appelé Plumeau et je lui ai expliqué la situation, mais ça l’a fait rire et elle a pensé qu’elle allait avoir la palme du meilleur potin. C’est une sorte de jeu qu’elle a instauré entre les domestiques de la villa. Chaque semaine, ils élisent celui qui ramène l’information la plus intéressante qu’ils ont réussi à grappiller cependant, ils ne se permettent pas de le faire concernant ce qu’ils ont pu apprendre des Adarii enfin en théorie. Cependant, c’est un secret et je ne dois pas le dire. De toute façon, je ne doute pas que tout le monde soit déjà au courant de cette petite activité illicite On ne peut jamais rien cacher ici.

J’ai dit à Plumeau qu’elle devait chasser Mutine mais elle m’a dit que si elle le faisait, elle n’aurait plus de potins à raconter.

Et puis, Mutine, était Adarii et jamais Plumeau ne se permettrait de lui donner un ordre. Il y avait certaines limites qu’elle n’oserait pas dépasser sous peine de perdre ses avantages durement acquis. Ca, Plumeau ne l’avait pas dit mais quand je suis près de la pierre, je sens les pensées des gens.

Je lui ai dit que Mutine, elle rendait Rafale totalement dingue.

Plumeau s’est contenté de dire « hé oui » et elle a pensé que les hommes étaient bien tous les mêmes.

Je lui ai fait remarquer que Rafale n’était pas un homme, qu’il n’avait que 15 ans.

Elle m’a répliqué qu’elle n’avait rien dit de telle puis elle a réfléchi et m’a demandé si j’étais capable de lire ses pensées.

Je lui ai dit que oui mais qu’elle ne devait pas changer de conversation, il fallait s’occuper de Mutine.

Elle m’a dit que ce dont elle devait s’occuper, c’était de me mettre au lit et, tout en m’aidant à me déshabiller elle s’est perdue dans une réflexion sans intérêt dans laquelle elle se demandait quel potin serait le plus intéressant à révéler entre moi qui pouvait lire les pensées même à distance à 8 ans et Rafale qui allait sûrement passer la nuit avec Mutine. Après réflexion, elle a conclu que cette histoire de télépathie, ce n’était pas bon pour elle et sans doute pas racontable. « Assez » lui ai-je dit. « Sors d’ici ». Je devais attendre Rafale pour le prévenir. Dans une dernière tentative désespérée, je me suis accrochée à la pierre tentant de joindre Rafale à travers elle afin de lui envoyer toutes mes suspicions contre Mutine mais je suis restée trop longtemps près de ce caillou et je me suis endormie dessus. J’ai vaguement senti que Rafale me portait dans ma chambre, j’ai tenté encore de le mettre en garde mais je n’arrivais pas à ouvrir la bouche et je ne suis pas sûre de m’être exprimée clairement

Quand je me suis levée le lendemain matin, j’étais plutôt de bonne humeur. J’avais bien dormi, il faisait beau, et il y avait pleins de galettes aux myrtilles sur la table du salon. Rafale est sorti de sa chambre et est venu s’asseoir à coté de moi et puis Mutine est sortie à son tour de la chambre.

J’ai regardé Rafale et je lui ai dit que j’avais tenté de le prévenir. Il m’a dit qu’il avait entendu et que c’était formidable que j’arrive à le contacter ainsi. Que je faisais des progrès et patati et patata. Il n’a aucun sens des priorités. Je lui ai fait remarquer que je lui avais dit de se méfier d’elle et qu’il ne paraissait pas m’avoir écoutée.

Il m’a dit qu’il m’avait écouté et que d’ailleurs, du coup, il était rentré plus tôt.

« Elle prépare un coup tordu » ai-je encore dit.

Mais Mutine s’est assise tout contre Rafale et lui a dit que ce soir elle pourrait peut-être lui préparer un autre coup tordu du même genre et les yeux de Rafale se sont mis à pétiller d’une façon bizarre. Mutine est dangereuse. Ce doit être une sorte de démon comme on en trouve pleins sur Terre. Et moi seul le vois.


Terre : France

Mike était déjà en retard quand le téléphone sonna. Il hésita et fit demi-tour pour répondre. « Mike Gentry » dit-il dans le combiné ne pouvant masquer l’agacement dans sa voix. Depuis le départ du petit sa vie était un enfer. Avec Hélène, c’était dispute sur dispute. Il avait même songé plusieurs fois à partir mais revenait toujours. Et puis son inquiétude ne le quittait pas. Plusieurs fois il avait eu des contacts avec Thibault sans rien apprendre, ni de l’endroit où il se trouvait, ni de la raison qui l’avait poussé à agir de la sorte. Ses inquiétudes s’en ressentaient dans son travail et il avait fait plusieurs erreurs impardonnables si bien que sa place était menacée.. Il avait envie de leur hurler à tous, fichez-moi la paix. Mon fils est en fugue. Mais il avait choisi de se taire. Ses problèmes ne regardaient que lui. Il savait qu’Hélène en avait parlé autour d’elle, elle avait même appelé la police. Sans succès évidement. Ils leur avaient répondu qu’il n’avait pas pu aller bien loin. S’ils savaient…

Hélène se lamentait, il préférait se taire. Quel intérêt de parler de problèmes qu’on ne pouvait résoudre, car ce n’était pas une main sur l’épaule ou quelques paroles qui se veulent compréhensives qui changeront quoi que ce soit. De toute façon, personne ne pouvait comprendre ce qu’il ressentait. Il n’aurait pas dû répondre au téléphone, si c’était encore quelqu’un qui voulait exprimer sa sympathie, juste pour lui rappeler encore ses malheurs, il lui raccrocherait au nez, il en avait marre de faire des politesses, il ne voulait plus voir personne, plus entendre personne, il voulait qu’on lui fiche la paix.

« Qui est ce ? dit-il n’entendant que le silence au bout du fil.

« C’est moi ».

Mike tomba plus qu’il ne s’assit dans le fauteuil à coté du téléphone. Sa voix trembla quand il répondit : « LG, c’est enfin toi. »

La peur prit le pas sur l’émotion, le moindre mot de travers et son fils risquait de raccrocher. Où es-tu avait-il envie de crier, ne bouge pas, je viens te chercher. Mais ce n’était peut-être pas ça qu’il fallait dire. Mais alors quoi ? Il ne savait pas. Si au moins Hélène était là. Le silence s’éternisait.

« Ca va ? » Finit-il par dire rageant intérieurement de ne rien trouver d’autre.

« Pas trop mal. »

Il s’était interdit d’en parler mais pourtant il ne put tenir d’avantage : « tu es ou ?

- Dans un aéroport. »

Lequel ? où ? » Non, ne pas le harceler, mauvaise tactique. « Je suis désolé, nous n’aurions pas dû te cacher la vérité. » Il n’osa pas aller plus loi. Il ne savait pas ce que Thibault lui avait révélé.

« Ce n’est pas grave. Je comprends. C’est pour ça que j’appelais, pour dire que je ne vous en voulais plus. Tu n’avais sans doute pas le choix.

- C’est vrai, tu vas rentrer alors ? Nous sommes mort d’inquiétude, ta mère est dans tous ses états, et…tu nous manques. Il faut que tu reviennes.

- Non.

- Pourquoi ? Ecoute, dis-moi où tu es, je te promets, tu ne seras pas puni, on pourrait se retrouver et parler tranquillement, ta mère, Thibault, toi et moi.

Il entendit le petit rire au bout du fil. « Si je ne suis pas puni, alors, je suis rassuré » il continua plus sérieusement « de toute façon, je ne suis plus avec Thibault.

Mike restait incrédule. Il ne savait pas s’il devait se réjouir ou s’inquiéter de cette nouvelle, l’un comme l’autre, il n’en eut pas le temps, le petit continuait : « Dis à maman de ne pas s’inquiéter, je dois te laisser, j’ai un avion à prendre. »

Mike s’affola, l’idée de perdre la communication le reliant à son fils était insupportable. « Non, Lull, ne raccroche pas, sil te plait, surtout, ne raccroche pas.

- Non Mike, Ce n’est pas Lull, c’est Accalmie.

La communication était coupée. Il était de nouveau seul. Il serait en retard au travail. Comme si ça avait la moindre importance. « Accalmie » murmura-t-il. « Qu’est ce que tu nous fais ? Bon Dieu, qu’est ce que tu nous fais ? »

Saphir : Domaine de Tiyana

« Arrête, tu me chatouilles

- C’est pour vérifier si vous êtes capable de rire

- Je suis désolé, je ne suis pas un compagnon bien agréable.

- Ne dites pas ça Annunaki Rafale. Un peu trop sérieux c’est tout.

- Je suis désolé, je sais qu’elle n’est pas facile avec toi ».

Mutine fronça les sourcils et s’éloigna légèrement. « Est-ce que ça se fait de s’occuper des pensées des autres ? »

Rafale rougit. Perdu dans ses soucis, il n’avait pas remarqué que Mutine n’avait pas parlé à voix haute. Il aurait aimé qu’elle puisse s’entendre avec sa sœur, ça lui ôterait déjà un souci et puis ce pourrait être une amie pour elle.

« Ne t’excuse pas pour tout et n’importe quoi, je te plaisante et je fais pareil. J’ai vu Grésil oui, enfin aperçu, dès qu’elle m’a vue elle est partie en courant après quelques mots bien peu digne d’une enfant Adarii. Elle ne m’aime pas beaucoup.

- Ne le prends pas pour toi. Ce serait pareil avec n’importe quelle fille qui s’approcherait de moi. Elle n’a que moi ici et pour l’instant j’ai autre chose à faire que m’occuper d’elle mais je ne vois pas comment lui expliquer.

- Elle va me faire pleurer ! Il y a un monde fou ici et elle me paraît avoir la bonne vie.

- Oui mais elle n’a pas d’ami et elle n’est pas chez elle. Tout est si différent ici. Si stricte. Sur Plume, les rapports sont plus simples. La rigidité qu’on trouve ici est difficile à supporter. Maître Matinée dit que nous sommes obligés de faire preuve de beaucoup de rigueur pour nous occuper d’un domaine aussi vaste que Tiyana mais les rapports humains sont du coup bien plus superficiels. Jamais ici ce ne pourrait être envisageable pour un enfant Adarii de jouer aussi simplement que sur Plume. J’ai vécu ça. Tu ne te rends pas compte, tu es libre de vivre ta vie comme bon te semble. Moi, on m’a amené ici. Ce n’est pas moi qui aie choisi de me rallier à Tiyana, Matinée m’a adopté mais il n’est pas devenu mon père pour autant. Grésil partage mon destin, c’est important pour moi. C’est le seul lien qui me reste avec mon père.

- Je pensais que tu ne voulais pas qu’elle vienne ici.

- Non, je ne voulais pas. Elle me facilite la vie mais j’ai beaucoup souffert en venant ici. Je ne voulais pas qu’elle vive la même chose. Pendant des années j’ai lutté contre l’attraction que la pierre Annunaki lui imposait mais ça n’a pas suffi. On veut régenter son destin comme on a régenté le mien et je suis impuissant à la protéger. On dit que j’ai un grand pouvoir mais J’ai l’impression de n’avoir jamais rien fait par moi-même, rien qu’on ne m’ait même pas imposé même si ce n’était pas par ordre stricte. Ce n’est pas un privilège qui m’est dû, c’est un fardeau que je porte et le laisser à Grésil me fait culpabiliser davantage. Elle est si jeune.

- Toi aussi tu es jeune et vous devriez avoir le droit de vivre.

- Comment veux-tu que je vive alors que même toi tu m’es imposée ?

- Tu veux dire que tu es avec moi par devoir ?

- Je ne sais pas, sans doute.

- Tu n’avais pas l’air de trouver ça si terrible. En tout cas, tes pensées étaient moins moroses.

- Ho non, ne crois pas ça Mutine. Je ne me suis jamais senti si bien que depuis que tu es là. Mais, j’aurai voulu pouvoir choisir, j’aurai voulu que ça vienne de moi et de toi.

- Et qui aurais-tu choisi ?

- Toi sans doute.

- Alors quelle différence ?

- Parce que ça ne t’a pas gêné ? Que t’a-t-on dit ? Ne pourrais-tu pas aller sur Saphir séduire l’Annunaki pour qu’il fasse vite des descendants ? »

Le rire de Mutine résonna dans la chambre. Elle riait toujours, un rire léger et cristallin. Un rire innocent illuminant son beau visage et paraissant se répandre dans tout son corps. C’était agréable et ces émotions si simples lui redonnaient le moral.

« C’est ce que tu penses ? Qu’on m’a forcée à venir ? Tu l’as dit, je suis libre et jamais je n’aurais accepté ça. Non, pas du tout. Ca ne s’est pas passé ainsi. C’est Eclaircie qui a arrangé ça. J’étais avec lui quand tu étais à Taegaïan. Je lui ai dit que tu me plaisais aussi, quand il a voulu organiser une expédition ici avec Taïla, il m’a proposé de l’accompagner. C’est seulement ensuite qu’il a soumis l’idée à Maître Glace et Maître Douce que ce pourrait être une bonne occasion pour toi de rencontrer quelqu’un. »

Rafale sourit enfin. « Eclaircie, je le reconnais bien là. C’est un ami fidèle et dévoué. Sans doute celui qui me connaît le mieux. Je ne me suis même pas rendu compte que tu étais aussi avec lui.

- Nous avons décidé de rester à l’écart l’un de l’autre tant que nous étions ici. Je voulais en profiter pour être avec toi et Éclaircie craignait que tu soies gêné si tu le savais. Il dit que les filles peuvent être déjà suffisamment intimidante comme ça.

- Ca ne me gène pas, je préfère ça qu’imaginer que tu es venu sous l’ordre de Maître Douce.

- Mais ce n’est pas la seule chose qui te tracasse n’est-ce pas ?

- Tu sais, je crois que je vis dans la crainte perpétuelle. Tout le monde se repose sur moi comme si j’étais capable de tout résoudre mais c’est trop de responsabilité. Chaque jour, je ne peux m’empêcher d’imaginer ce qu’il se passe sur les autres mondes. Parfois, j’en aperçois des brides, comme une vision fragmentée, des détails sans intérêt la plupart du temps mais ils me font peur. Je sens cette menace qui plane sur nos têtes. J’entends dans mes cauchemars les gens qui hurlent et la débâcle quand Synshy a pris Taegaïan. J’y étais, j’ai tout vu. Je ne veux pas que ça recommence et je ne cesse pas de me demander comment empêcher ça. J’imagine toutes les stratégies qui pourraient être utilisées et comment les parer, j’essaie d’en savoir plus mais je n’y arrive pas et ça m’épuise. Parfois, j’ai l’impression d’être déjà vieux avant même d’avoir vécu. Je voudrais me laisser aller, quitter tout ça mais je ne peux pas.

« Pourquoi ne pas clarifier la situation avec les mondes extérieurs ?

- Ce n’est pas si facile, c’est dangereux. Ce n’est pas pour moi que je crains, j’ai peur de ce qu’il pourrait arriver si je n’étais plus là. Je n’ai pas droit à l’erreur.

- He bien moi, je craindrais plus pour toi que pour tout le peuple Adarii mais parfois il faut dire halte à la prudence, il faut se lancer, entreprendre, cesser de réfléchir, agir. »

Rafale sourit voyant Mutine si expansive et eut presque envie de rire. Elle le regardait les yeux pétillants à genoux sur le lit parlant de ses rêves sans se soucier de broutilles comme elle appelait tous les éléments à envisager pour vérifier si ses projets étaient faisables. Elle rêvait c’est tout. Elle imaginait un monde libre, sans peur, un monde fier et heureux et elle partageait ses rêves avec lui, si simplement. Pris d’une impulsion soudaine, il l’attira à lui.

« Annunaki Rafale, » dit-elle avec son sourire espiègle, « il est bien trop tard pour s’occuper de tes devoirs.

- Si je ne peux m’occuper de toi par devoir Mutine, laisse-moi te prendre pas désir. »

Mutine le renversa sur le lit. Le laissant un instant trop surpris pour réagir puis il se mit à rire au éclat comme il ne l’avait plus fait depuis tant d’année tandis qu’elle s’approchait pour l’embrasser.

Terre : Bahrein


Thibault se prit la tête dans les mains. S’il ne craignait pas qu’on le prenne pour un dingue, il aurait hurlé. Il se contenta de faire les cents pas dans la cellule étroite comme si bouger pouvait le distraire. Il avait rêvé d’Onirique cette nuit. Et bien sur il n’aurait pas daigné bouger le petit doigt pour l’aider. Encore moins pour lui donner des réponses. Alors qu’il les avait, sans aucun doute. Ils s’étaient disputés et avait passé le reste de la nuit à se faire poursuivre par une ombre. Mesquin. Il aurait été plus reposé s’il n’avait pas dormi du tout. Mike martelait sa conscience avec plus de force, il se mit à rire seul dans son trou sordide, d’un rire nerveux et résigné. Pourquoi s’efforcer à le garder à l’écart ? Il n’avait plus rien à cacher.

- Que me vaut l’honneur de ta présence ? pensa-t-il.

- Qu’est-ce qui se passe avec le petit ?

Thibault sentit directement qu’il ne s’agissait pas de la même interrogation qu’il lui posait sans cesse. Il savait. Sans doute en savait-il d’ailleurs plus que lui-même.

- Il est parti

- Où ? Quand ? Pourquoi ? Qu’est-ce que vous trafiquez bon sang ?

Toutes ces questions, cette colère, après ces dernières 24h, c’était plus qu’il ne pouvait supporter. Il s’assit sur la banquette qu’on lui avait dit s’appeler lit, reprenant sa tête dans les mains. Autant par épuisement que par lassitude.

Il s’était fait avoir voila tout, il avait joué avec le feu et s’était brûlé, encore et encore, c’était un moins que rien. Mais un jour, il aurait sa revanche et là, gare à celui qui serait sur sa route. C’est qu’il avait commencé à s’y attacher à ce gosse, ils s’entendaient bien. Pourquoi avoir agi ainsi ? Il se sentait trahi. Et ce n’était pas la première fois. En fait ça faisait seulement écho à des sentiments plus anciens, plus profonds.

- je ne comprends rien

Ce n’était pas étonnant que Mike ne suive pas ses réflexions, Lui-même avait du mal à suivre ses propres pensées.

- Calme-toi Thibault ».

Pour une fois, Mike s’était exprimé avec douceur, sans lui envoyer rudement ses reproches. Seul Mike arrivait à le calmer. Adolescent déjà il se faisait malmener par ses compagnons de classe. C’était souvent lui qui commençait, il fallait l’admettre. Il ne les supportait pas. Des êtres inférieurs et il se contentait de les ignorer. Mais l’indifférence peut-être insupportable et ils n’hésitaient pas à le traiter de tous les noms pour se venger. Thibault avait vite compris et, afin de les insulter d’avantage, il les ignorait encore plus, ne prenant même pas la peine de tourner la tête quand on s’adressait à lui. Mais même s’il ne répondait pas à leurs insultes, leurs sentiments le touchaient et il bouillonnait de rage intérieurement. Qu’aurait-il fait sans Mike et Espoir ? Mike était le seul capable de le calmer et Espoir ! Espoir lui avait appris des façons plus subtiles de se faire respecter et le pouvoir qu’il avait pu acquérir sur les autres grâce à lui, même faible, était amplement suffisant pour se faire respecter de ses animaux. Il s’était depuis délecté des joies de la supériorité. Et maintenant, il croupissait comme un vulgaire insecte. Il se concentra sur Mike.

- Sois heureux Mike, l’oiseau s’est envolé.

- Qu’est ce qui s’est passé, pourquoi l’as-tu laissé partir ?

Il attrapa un rire nerveux. C’était la meilleure. Ca faisait des mois que Mike l’accusait de séquestrer son fils et maintenant, il l’accusait de l’avoir laissé partir. Il ne savait pas ce qu’il voulait celui-là.

- Thibault, je ne sais pas ce qu’il t’arrive mais tu n’es pas dans ton état normal. Commence par me dire où tu es ? Tu as besoin d’aide ? »

C’est vrai qu’il n’allait pas très bien, un peu comme s’il avait pris la cuite du siècle. Se saouler un bon coup, voila qui l’arrangerait.

- Je suis en train de croupir au fond d’une cellule de la pire prison qu’il m’ait été donné de voir. » C’était aussi la seule qu’il ait vu.

- Qu’est ce que tu as fait ?

Ce n’était pas en s’affolant ainsi qu’il va me calmer pensa Thibault mais il se contenta de répliquer. « Si je te dis que je n’ai rien fait, tu me crois ?

- Oui.

Thibault sourit tout seul. Oui, il le croyait vraiment. Ou du moins il se rendait compte qu’il n’était pas en état de pouvoir lui mentir par télépathie. C’était un exercice plutôt périeux. Cette intimité qu’il partageait le calma soudain ne lui laissant qu’une grande lassitude.

- Dis-moi ce qu’il s’est passé ?

Thibault obtempéra sans même s’en rendre compte. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Je lui ai dit quelque chose qui lui a déplu. Accalmie est devenu comme enragé, il a dit qu’il fichait le camp d’ici, qu’il n’en avait rien à foutre de mes histoires, que je n’étais qu’un dingue mystique et qu’il avait d’autres priorités.

- Quelles priorités ?

- Je ne sais pas, il ne m’a pas dit.

- Pourquoi ne l’as-tu pas retenu ?

- Je l’ai retenu. J’ai tenté de le raisonner mais il n’a rien voulu entendre. Je l’ai suivi dans l’hôtel disant qu’il était hors de question que je laisse un gosse faire n’importe quoi et que maintenant, il allait obéir. Ca a fait un beau scandale dans le hall. Il s’est contenté de rire et il s’est dirigé vers la sortie. Je l’ai attrapé par le bras pour le retenir mais il s’est dégagé. Il a de la poigne ce gosse. En passant devant les gars de la sécurité à l’entrée de l’hôtel, il s’est contenté de me pointer du doigt en les regardant et leur a dit que j’étais un dangereux criminel en fuite puis il a continué sans me porter la moindre attention tandis qu’on me jetait contre le mur pour me menotter.

- Pourquoi tu lui as appris ce genre de conneries ?

- Tu plaisantes Mike, il excellait déjà à ce genre de jeu avant que je le rencontre. Il n’y a qu’Hélène et toi pour être assez aveugles pour ne pas l’avoir remarqué.

Mike s’éloigna mais Thibault le sentait encore à la limite de sa conscience. Mélange de craintes et de colères, de remords aussi.

- Qu’est-ce que je peux faire pour te sortir de là ?

- Rien du tout, t’inquiète, une fois qu’ils auront vérifié leurs infos et vu que je n’ai rien à me reprocher ils me relâcheront et celui qui m’a arrêté en prendra pour son grade d’avoir fait une telle bavure. Non, il faut retrouver le gosse plutôt. J’ai peur qu’il fasse des conneries.

- Comme quoi ?

- Je n’en ai aucune idée. C’est bien ça qui m’inquiète.

Thibault se laissa aller se cognant la tête contre le mur. De sa poche il sortit un papier de soie qu’il ouvrit sur une minuscule pierre noire. Il tenta encore de l’approcher mais recula la main. Il n’en avait pas vraiment envie.

Sortir d’ici, récupérer les manuscrits d’Onirique dans sa chambre, trouver Substance, retourner aux EtatsUnis, trouver un baratin pour expliquer au légat Vygosi où il était ses derniers mois et pourquoi sa mission était de la plus haute importance.

Il regarda encore une fois la petite pierre dans son écrin avant de la remettre dans sa poche. Mike, si un jour tu n’as plus de nouvelles de moi, c’est que j’ai fais une belle connerie.

vendredi 14 décembre 2007

AP : 3. Rafale : Chapitre 3

3

L'univers est rempli de magie et il attend patiemment que notre intelligence s'affine

[Eden Phillpotts

Saphir : Domaine de Tiyana

Le fil lumineux passait et repassait dans la soie légère posée sur le métier à tisser. Sous les doigts de Fragile, le tissu semblait s’illuminer de mille reflets et Grésil se laissait hypnotiser par ce spectacle monotone et répétitif. Elle cligna des yeux quand, soudain, le mouvement s’arrêta. Fragile étira ses doigts, fit quelques assouplissements de poignets, et caressa distraitement une petite pierre noire incrustée dans un de ses bracelets. « Tu devrais cesser de ruminer ainsi, la journée est magnifique, profites en, sort, amuse-toi »

- Grésil ne se donna pas la peine de répondre. Que ferait-elle dehors ?

- Des Adarii de Taïla sont arrivés.

Elle savait mais ça ne l’intéressait pas. Ce qu’elle aurait voulu c’est que Chiffre vienne.

« Pourquoi tu fais ça ?

- Pourquoi je fais quoi ?

- Pourquoi est ce que tu crées tous ces tissus lumineux ?

- Parce que c’est joli et que j’aime la beauté.

- Ce n’est pas la même matière que celle qui rend les globes lumineux ?

- Non, les globes sont en verre et là, c’est du fil.

- Alors c’est une matière qui les recouvre ? »

Fragile réfléchit et secoua la tête. « Non, ce n’est pas de la matière

- Quoi alors ?

- Autre chose

- Quoi ?

- Je ne sais pas, quelque chose qui ne se décrit pas. Il n’y a pas longtemps que Tiyana a redécouvert tout cela, nous utilisons beaucoup de chose sans vraiment les connaître.

- Si ce n’est pas de la matière, c’est peut être de l’énergie

- Non, si je devais vraiment dire ce qui donnait cette lumière, je dirai, la sensation

- La sensation de quoi ?

- La sensation c’est tout.

Maïcentres : colline du conseil

Réalité poussa un cri. Sa surprise fit sourire celui qui faisait face à elle.

« Sï Marcus, vous m’avez fait peur.

- Est-ce si étonnant de me voir dans ma propre maison ou peut-être devrais-je changer de tête si celle là vous effraie ?

- Ne vous moquez pas.

- Je ne me moque pas. Venez par ici. »

Réalité le suivit dans sa chambre, essuyant ses mains encore mouillées sur sa tunique. Une robe magnifique était étalée sur le lit d’un tissu qu’elle n’avait jamais vu d’une finesse incroyable et se parant de mille reflets malgré le peu de lumière de la pièce, presque lumineux..

« Wouha » se contenta-t-elle de dire.

« Je viens de finir cette pièce, qu’en pensez-vous ?

- C’est magnifique. C’est vous qui l’avez fait ! Je croyais que vous étiez spécialisé en sculpture.

- On m’appelle communément Maître Substance. Le tissu est une substance par conséquent il m’obéit, comme tout ce qui est matière. »

Réalité sourit sans quitter la robe des yeux. Elle avait l’habitude des discours bizarres et métaphoriques de son employeur. Vous aurez du mal à trouver quelqu’un pour la porter, les filles d’ici sont trop prudes. Elles n’aiment pas avoir les épaules dégagées et le tissu est trop fin. Il faut des lourdeurs, des trucs qui traînent par terre et pleins de superpositions.

- Erreur Réalité. Elles aiment ça mais elles n’osent pas c’est différent. Je pense que mes créations auront du succès mais il faut leur montrer l’exemple. Il y a une grande réception au complexe du conseil. L’endroit rêvé pour faire admirer mon œuvre. J’ai des invitations évidemment. Vous serez un modèle parfait.

- Vous voulez que je porte votre robe ?

- Oui, je veux que vous fassiez pâlir d’envie les résidents de la colline afin qu’ils viennent tous me supplier de leur en faire une semblable. « Et tenez » dit-il en lui tendant deux invitations. Vous trouverez bien un ami pour vous accompagner.

- Pourquoi ? Vous ne venez pas ?

- Je ne sais pas. Je pourrais toujours trouver une autre invitation mais je suis trop vieux pour ce genre de réception ».

Réalité observa distraitement son employeur. « Vous plaisantez !

- J’aimerai mais malheureusement je suis totalement dénué du moindre sens de l’humour

Nulle part

Onirique leva la tête, juste à temps pour voir Chance faire quelques pas, pieds nu dans l’herbe, avant de s’asseoir à ses cotés les jambes pliées devant elle. Avec sa longue robe de mousseline crème ressemblant à une chemise de nuit et ses cheveux dénoués, elle ressemblait à une petite fille. D’ailleurs l’image qu’elle présentait d’elle ne devait pas avoir plus de quinze ans. D’habitude, elle se montrait plus âgée même s’il était rare qu’elle dépasse les vingt cinq ans. Elle posa son menton sur ses genoux. Son air malheureux lui rappela la première fois qu’il l’avait vu. Elle était plus âgée. Il avait en même temps espéré que ce soit elle tout en se maudissant de désirer lui faire subir un pareil sort. Presque six cent ans déjà. Sempiternelle avait raison, le temps n’est pas si lent. D’une pensée, il se rapprocha et passa un bras autour de ses épaules tandis que de l’autre il prenait son menton dans sa main pour tourner vers lui sa moue boudeuse et déposer un baiser sur sa joue.

« Dis-moi ce qui te tracasse ?

- Depuis que je te connais, je t’ai toujours trouvé dans cette prairie d’herbe parsemée de fleurs. Elle te suit partout. N’as-tu jamais eu envie de changer ? »

Onirique s’affala dans l’herbe en riant. « Ca m’étonnerait que ce soit ce genre de détail qui te rendent si morose.

- Si c’était à refaire mais que tu savais, referais-tu pareil ?

- De quoi veux tu parler ?

- Tu le sais très bien

- Oui. Je ferais pareil.

- Tu penses que ça valait le coup ?

- Je ne sais pas, mais sinon, je ne t’aurais jamais connu. »

L’ébauche d’un sourire apparu sur les lèvres de Chance.

Où étais-tu ?

- Ici et là

- Dans quoi t’es tu fourré ?

- Je veux que tu me trouves Substance

- Non, c’est trop dangereux

- Je n’ai pas le choix. Je ne suis qu’un rêve. Personne ne prend un rêve au sérieux

Terre : Bahrein

Suivant les versions, les noms changent mais l’histoire de base demeure

Une hiérarchie stricte : On a sept divinités qui décrètent le destin dont trois dieux dit créateurs. A leurs services les grands dieux Annunaki et dessous, une caste de dieux Igigis pour les basses besognes.

Les Igigis se révoltent et les grands dieux leur donnent les hommes pour les servir.

Ensuite, les hommes qui n'étaient rien d'autre que des esclaves, furent soumis à la famine, aux maladies et à des guerres biologiques afin qu’ils ne se fassent pas trop remarquer. Les textes de Mésopotamie montrent que tous ces moyens s'étant révélés inefficaces pour faire régresser la population humaine, les Dieux décidèrent d'exterminer les hommes en provoquant un grand déluge.

Les tablettes indiquent que " Enki ", un des trois dieux créateur se rebella, n'acceptant pas les cruautés que ses congénères infligeaient aux hommes, et organisa la résistance. Mais la confrérie fut vaincue et "Enki fut banni. On enseigna aux hommes que tout le mal de la Terre était de sa faute. On exhorta les hommes à le démasquer chaque fois qu'il se réincarnerait et à l'anéantir avec ses créatures s'ils les rencontraient.

- C’est ça que racontent les documents que tu as trouvé ?

- Non, le récit que j’ai découvert se contente juste de me prouver que tout cela n’est pas une simple légende, c’est la réalité.

- Ca suffit Thibault. Tes mythes j’en ai rien à foutre. C’est des conneries

- Parce que chercher je ne sais quoi en regardant la mer, c’est mieux sans doute. Accalmie reste ici !

Saphir : Domaine de Tiyana

« Qui es-tu ? » C’était comme un appel perdu dans l’immensité obscure happé par la puissance de la pierre. « Où es-tu ?

- Tu me cherchais Rafale ».

L’adolescent se détourna pour faire face à Matinée. « Pas vraiment non. En fait, je cherchais quelqu’un qui vous ressemble.

- Tu me fais peur quand tu commences à parler ainsi » dit Matinée en souriant. Tu devrais laisser Grésil s’occuper de ce caillou. Profite de la vie, ceux de Taïla sont là depuis des jours et tu t’en es à peine occupé.

- Je sais oui. J’ai aperçu Mutine si c’est à cela que vous faisiez allusion.

- Que veux-tu dire ?

- Vous me prenez pour un idiot Maître Matinée ? Vous pensez sincèrement que je n’ai pas deviné qu’ils avaient envoyé Mutine dans l’espoir de me séduire. »

Matinée soupira. « C’est vrai. Certains y ont songés. L’idée que nos défenses reposent entre les mains d’une personne ou même deux a tendance à affoler inconsidérément certain. Ils imaginent que, plus vite tu auras des enfants, plus vite notre sécurité sera assurée.

- Je vois

- Je suis désolé.

- Ne le soyez pas. Mutine est très jolie. Elle me plait. Du moins du peu que j’ai pu en voir mais ce n’est pas ça qui m’inquiète en ce moment.

- Quoi alors ?

- Je ne sais pas, j’ai senti comme un appel par l’intermédiaire de la pierre.

- Si j’ai bien compris, c’est assez fréquent.

- Oui, mais là c’était différent.

- C’est à dire ?

Je ne saurais dire, différent, c’est tout. Lointain. Non, isolé plutôt. Oui c’est cela isolé et c’était pareil que vous mais différent.

- Pareil ou différent ?

- Comme si la base était la même mais le parfum différent.

- Comme un frère ?

- Je ne sais pas, seul Souffle est télépathe mes autres sœurs sont trop petites, je ne peux pas comparer mais j’y ai pensé en effet quel parfum associez-vous à vos frère et sœur ?

- La menthe pour Glace et Pluie l’herbe mouillée.

Rafale sourit. « Glace, je l’aurais deviné, Pluie, j’aurais imaginé quelque chose de plus fort. Mais non, l’un comme l’autre, ce n’est pas cela. C’est autre chose. Puissant. Comme, comme quelque chose de fort et de soudain et puis plus rien. Le calme après la tempête. Quelque chose de totalement inconnu.

- Ce n’est pas très clair.

- Je sais oui.

- Pourtant, je crois comprendre ce que tu veux dire. Je pense avoir senti quelque chose de similaire sans y prêter attention

AP : 3. Rafale : Chapitre 2

2

La magie du premier amour, c'est d'ignorer qu'il puisse finir un jour.

[Benjamin Disrael

i

Maïcentres

« Pourquoi m’avez-vous fait venir Syhy ?

- Pour que vous remerciez maître Marcus Substance de son présent.

- Vous n’aviez pas besoin de me faire traverser toute la colline pour cela.

- Toute la colline, n’exagérons pas Marcus n’habite pas si loin. Je connais sa résidence. Saviez-vous qu’elle appartenait à l’ancien président le Syhy Eysky. Ryun avait voulu la récupérer mais le prix qu’en a proposé votre employeur était nettement supérieur. C’est un personnage vraiment spécial. Personne ne semble savoir d’où il vient. Rare sont ceux qui ont ne fut-ce que vu son visage mais c’est un sculpteur de grand talent. Cet homme est un génie. Un génie excentrique mais génie tout de même. On dit que c’est lui qui le premier a lancé cette mode de masque pour cacher ses traits. Avez-vous vu son visage ?

- Bien sur que je l’ai vu, je travaille pour lui

- Parlez-moi de lui. Comment est-il ?

- Vous m’avez fait venir pour savoir à quoi ressemble Marcus ?

- Non. Je vous ai prié de venir pour repartir sur de nouvelle base. J’aimerai vous connaître.

- Vous voulez me connaître ou connaître Marcus ?

- Je voudrais vous connaître mais nous sommes comme ça sur Vengeance, nous avons toujours besoin de commencer par évoquer des sujets anodins avant d’en arriver au fait ».

Réalité parut de détendre et s’assit. « Il est banal mais très secret. Assez gentil mais pas bavard et très…correct comme vous dites ici.

- Qui ça ?

- Marcus Substance.

- Ha oui. » Dyasella sourit. Si Réalité acceptait d’entrer dans son jeu, ce n’en serait que plus facile.

« Il travaille beaucoup » ajouta-t-elle. « Toujours fourré dans son atelier ce qui fait qu’au fond, je suis assez libre, j’ai la maison pour moi seule. Enfin avec le gosse.

- Marcus a un enfant ?

- Non, je ne pense pas que se soit son fils, c’est plutôt un gamin qui fait des petits boulots de temps en temps.

- Et vous-même, vous travaillez pour lui depuis longtemps ?

- C’est la question pour virer vers le sujet qui vous importe vraiment ?

- C’est ça oui.

- Je commence à avoir l’habitude, Thaïs aussi avait du mal à parler franchement.

- Ca fait longtemps que vous vivez avec Umia ?

- Je ne vis pas chez lui. Je me suis fait chasser de chez moi et il m’a proposé de m’héberger mais j’ai refusé. Je reste dormir chez Marcus. Ca m’évite le trajet et aussi les rumeurs déplaisantes

- Vous savez, Thaïs, ce n’est pas un prénom, ça veut juste dire le benjamin.

- Je sais oui mais Umia, je trouve que c’est impersonnel. »

Dyasella se mit à rire. Parce que Thaïs l’est moins ? Tous les troisièmes enfants sont dénommés ainsi sauf s’il y en a un quatrième qui suit.

- Peut-être mais pour moi, il n’y en a qu’un.

- Vous êtes étrange. Je comprends que ça n’ait pas marché entre vous. Une fille de Plume avec quelqu’un de Vengeance. Nous sommes si différent.

- Oui, différent, c’est le terme mais, il est gentil.

- C’est ça qui vous a séduite chez lui ? Sa gentillesse ?

- Oui, je crois. J’étais aussi avec un de Plume. Un pilote. Je dois dire que j’ai encore plus de difficulté à m’entendre avec lui. Nous passons notre temps à nous disputer.

- Alors vous l’avez quitté pour Umia.

- Je ne l’ai pas quitté. Et je ne suis pas avec Thaïs.

Dyasella prit une tasse sur le plateau qu’elle avait préparé et la tendit à Réalité avant de prendre l’autre pour elle.

« Pourquoi souriez-vous ainsi ? »

Pourquoi Dyasella souriait-elle ? C’était une bonne question. La vivacité et la simplicité de Réalité l’amusaient. Ce n’était pas une fille ordinaire c’est le moins qu’on pouvait dire. En tout cas ici. Oui, ses histoires l’amusaient d’autant plus qu’elle n’était pas obligée de feindre d‘être horriblement choquée. Elle imaginait la tête de certaines de ses connaissances devant les propos de Réalité et elle sourit de plus belle. « Vous êtes une provocatrice et comme vous me l’avez fait remarquer, je suis une pimbêche de Vengeance. Ou en tout cas, j’essaie d’en avoir l’air pour faire bien mais j’ai eu tort de jouer à ça avec vous et je m’en excuse. Je connais les mœurs de Plume et n’en suis pas choquée. Vous l’aimez ?

- Qui ?

- Celui que vous nommez Thaïs

- Non mais c’est le seul qui me soutient sur ce monde. Forcement, ça crée des liens. » Réalité sourit. « En fait, oui, je pense que j’y tiens. Pas comme quand on est amoureux, mais j’y tiens. D’ailleurs j’avais tellement honte de me retrouver ici en simple domestique que je lui ai menti pour qu’il ne me prenne pas pour une moins que rien. Je lui ai dit que j’avais trouvé un poste de secrétaire pour un ambassadeur quelconque.

- Et il vous a cru ?

- Il a été un peu étonné qu’on puisse prendre une fille de Plume pour un poste au niveau politique mais j’ai dit que je lui avais fait croire que je venais du deuxième satellite.

- Vous êtes trop expansive pour venir de là-bas. Les filles du deuxième satellite sont plutôt effacées.

- Je sais oui mais je devais juste convaincre Thaïs et il a paru marcher. Le plus drôle, c’est que je ne sais même pas lire ni écrire votre langue alors je ne suis pas prête à trouver un poste de secrétaire.

- Pourquoi ne pas lui avoir dit la vérité

- Vous savez, chez nous, mêmes les plus grandes maisons n’ont pas de domestique. On vit tous sur un même pied. Même avec ma famille qui est très respectée, personne n’aurait l’idée de faire tant de manières compliquées comme on voit ici.

- Je comprends

- Et vous, vous étiez amoureuse d’Orage ? »

Dyasella s’étrangla avec son thé et se détourna pour tousser.

« Pardon ? » finit-elle par dire.

« Ben oui, tu me questionnes depuis une heure sur mes histoires de coeur et je t’ai répondu. Pardon, je vous ai répondu. En retour, j’ai le droit de connaître votre histoire.

- Vous pouvez me parler simplement. Je sais que sur Plume, il n’y a pas de façon de parler différente à part avec les Adarii. D’ailleurs, je ferais de même avec toi, toi et moi, nous sommes au même niveau, ce n’est pas ce que tu fais ici qui compte mais ce que tu es.

- Tu me dis cela pour me flatter ou pour détourner la conversation ?

- Les deux. Je te flatte dans l’espoir de détourner la conversation.

- Ca ne marche pas.

- C’est Umia qui t’a dit ça ?

- Oui. »

Comment pouvait-elle dire ça si tranquillement. Dysella se doutait qu’Umia avait découvert trop de chose à son goût. Qu’elle naïve avait-elle pu faire en songeant qu’il suffirait qu’elle se tienne à l’écart pour que personne ne déterre ce scandale. Réalité attendait tranquillement. Dyasella se prit à sourire. « Tu veux connaître mon histoire ?

- Oui, je voudrais bien. Enfin pas pour avoir des ragots pour offusquer les petites précieuses de Vengeance mais j’avoue que ça m’intrigue. »

Dyasella resta silencieuse un moment. Elle n’était pas prête à se confier. Surtout pas à une étrangère. Elle appréciait la simplicité de la jeune fille mais elle devait avant tout se tenir sur ses gardes. Démentir voila ce qu’elle devait faire. Toujours démentir. Son cœur se serra sans qu’elle sache pourquoi et ses mots sortirent de sa gorge indépendamment de sa volonté

« Orage, je l’ai rencontré dès me première soirée sur les Maÿcentres, je n’avais pas quinze ans. Je pense que l’appréhension qu’on peut ressentir envers les Adarii est une protection. Un mécanisme de défense qui dit, attention, si tu approches, tu te perdras. Et je n’ai pas écouté. Je me suis approchée de lui et plus rien d’autre n’a existé que sa présence. Tous les jours, à chaque moment, je n’ai plus pensé qu’à lui.

Je me souviens qu’un jour, j’étais avec d’autres jeunes filles aussi insouciantes que je pouvais l’être à cette époque. Elles parlaient d’Orage. Enfin, elles rêvaient de l’homme idéal qui ressemblerait Physiquement à Orage. Je leur ai dit “pourquoi chercher un double qui lui ressemblerait à l’autre bout de l’univers, alors que vous avez l’original à peine plus haut sur la colline ?”Je pense que j’étais aussi provocatrice que toi à l’époque

Tu imagines bien que ça a coupé leurs jacasseries. Elles m’ont regardée affolées, puis l’une d’elle m’a dit : “tu plaisantes j’espère, tu ne comptes pas… ”

Elle n’a pas pu aller plus loin tellement elle était confuse à cette seule idée. Alors que je suis sûre que chacune d’elle y avait pensé au moins une fois seule dans son lit. Evidemment, personne ne l’aurait admis. C’est à ce moment je pense que la vérité s’est imposé à moi. Je voulais Orage et je l’aurais.

Quand j’ai dit à mes compagnes que je ne plaisantais pas, elles se sont toutes détournées de moi. Rien qu’à me croiser, elles devenaient toutes rouges. Comme si avouer qu’on pouvait avoir d’autres ambitions que la chaste recherche du parti idéal était la pire des obscénités.

Et puis un jour, l’occasion s’est présentée. J’étais seule, je ne pensais presque plus à lui. Je revenais des basses villes avec un bouquet d’orchidée et en traversant le parc, j’ai croisé Orage. Il était si beau. Il portait une de ses capes magnifiques qu’ils fabriquent sur Plume. Il avançait négligemment la tête découverte malgré les lois en vigueur. Quand il est passé près de moi, sans me jeter plus d’attention qu’au brin d’herbe du jardin, je me suis sentie défaillir. Il s’est retourné, sans doute étonné par ces émotions inhabituelles et quand ses yeux verts si mystérieux ont croisé les miens, mon appréhension est remontée plus forte que jamais et j’en ai laissé tomber mes fleurs. Il m’a souri et a rabattu le capuchon de sa cape sur son visage avant de se baisser pour m’aider à les ramasser.

Je ne sais pas ce qu’il a pu penser à ce moment-là. Sans doute s’est-il amusé de me voir si perdue entre ma peur et le désir que je pouvais ressentir. Où peut-être avait-il l’habitude. Il m’a demandé où il m’était déjà vue et je lui ai rappelé la réception. Il a hoché la tête et a fait mine de continuer. En un instant, j’ai compris que si je le laissais partir, je n’aurais peut-être plus jamais d’autres occasions. Je l’ai rappelé et j’ai bafouillé de manière stupide quelques mots sur ma déception de n’avoir pas prêter allégeance à la villa, et je ne sais plus quoi encore. J’ai vraiment du paraître sotte mais il s’est retourné en souriant, m’a tiré des mains la plus belle hampe d’orchidée et m’a dit de passer à la villa puis il a continué son chemin.

Et j’y suis allée. Quand je suis arrivée le lendemain devant l’ambassade de Plume, mon cœur s’est mis à battre à tout rompre. Avant d’avoir eu le temps de trouver un mécanisme de présentation, une domestique m’avait ouvert la porte mettant fin à mon dilemme entre rester et repartir. Elle m’a toisé de haut en bas avec un air écœurée comme si je sortais des villes souterraines, moi la fille de la plus puissante famille de Vengeance, puis a haussé les épaules, et m’a dit de la suivre et je suis entrée dans un autre monde.

As-tu déjà eu l’impression que tout tourne a l’envers ? J’avais toujours vécu dans un monde de faste et d’opulence, dans lequel j’étais respecté voire adulée du moins le pensais-je. Et voila que je me retrouvais dans un environnement qui faisait passer notre palais de vengeance comme une chaumière ouvrière. J’ai suivi la domestique dans un hall gigantesque qui s’ouvrait de part et d’autres sur des salons de réceptions somptueux, avec des cheminée en pierre sculptées, le sol mêlait pierre et marqueterie, l’escalier qu’on me fit emprunter était tout en marbre de divers teintes. La domestique a attendu devant une porte sans frapper et une voix lui a dit d’entrer. Orage était là assis sur un épais tapis de laine presque blanc dans un nouveau salon clair avec d’épaisses tentures et coussins de la même teinte. Lui aussi était habillé de teinte claire. Il avait quitté ses habits d’apparats et ne portait qu’un simple pantalon de cuirs beige et une tunique de coton dont les cordons étaient agrémentés de diamants.

Il a regardé sa domestique, a plissé des yeux et lui a presque crié que son avis ne le concernait pas alors qu’elle n’avait pas ouvert la bouche et a ajouté qu’elle ferait mieux d’aller faire profiter sa mauvaise humeur à quelqu’un d’autre puis, il m’a dit de m’asseoir et de me servir. J’étais déjà terrifié et sa violence aurait dû me faire partir en courant pourtant, je me suis assise.

Sur la table étaient disposés les plats les plus raffinés qu’on puisse imaginer. Malheureusement, rien ne pouvait passer. Il est resté sans rien dire à m’observer.

Sans doute ne me suis-je jamais trouvé plus mal qu’à ce moment-là obnubilé par l’idée qu’il pouvait discerner la moindre de mes émotions. Pourtant, à aucun moment je n’ai eu l’idée de m’enfuir. Au contraire, je me suis approchée. J’ai fini par me dire que s’il savait pourquoi j’étais venue, c’était ridicule de le nier. Je me suis approchée et je lui ai effleuré le cou d’un doigt. Je lui ai demandé s’il pouvait lire mes pensées avec un contact si léger. Il a ri et m’a dit qu’il n’avait pas besoin de ça pour savoir ce dont j’avais envie. Je me suis sentie devenir plus rouge que jamais. J’ai voulu trouver quelque chose à dire mais je n’en ai pas eu le temps, il a passé son bras derrière ma tête et m’a attiré à lui et je l’ai embrassé. C’était mon premier baiser. C’était le jour de mes 15 ans, c’était un homme avec qui je ne pourrais jamais m’unir et ma seule présence dans cette maison aurait suffit à scandaliser toute la bonne société de Vengeance mais, à partir de ce moment-là, je me suis sentie comblée dès que je passais les portes de la villa. Je connaissais les heures où il était seul. Les filles s’absentaient dans la journée et lui alternait au conseil avec Pluie. Dès qu’elle partait, je savais que je le trouverais seul.

Tu dois penser sans doute que je n’étais que le joujou d’Orage. Et c’était peut-être le cas. Mais je me plais à penser qu’il a sacrifié autant que moi dans cette relation. Je lui ai laissé mon âme et lui m’a laissé un grand secret. Il m’a fait découvrir que les Adarii ne sont au fond que des êtres humains comme nous le sommes tous. Souvent, j’avais l’impression qu’on était juste deux gamins cherchant quelques réconforts perdus dans un monde trop rigide. J’avais 15 ans, il en avait 20, que peut-on savoir à cet age ? Orage réalisait tous mes fantasmes sans même que j’ai besoin de lui demander. Avec lui, j’ai connu plus de plaisir qu’aucun homme ne pourra jamais me donner. Il s’amusait de mon ignorance et me guidait. Je pense qu’il avait un certain amusement à se retrouver avec quelqu’un ne pouvant cerner ses désirs. Il savait tout de moi, et je ne savais rien de lui et ça lui plaisait.

Plumeau, leur domestique a essayé de m’ouvrir les yeux mais je ne l’ai pas écoutée. Une fois, je suis arrivée mais la villa était vide. Plumeau m’a dit qu’Orage ne devrait pas tarder. Je lui ai demandé l’autorisation de l’attendre. Elle m’a dit que dans ce cas, je pouvais la suivre dans la cuisine. Qu’elle avait du travail à faire mais qu’elle ne voulait pas laisser une fille des Maÿcentres traîner partout. Je lui ai dit que j’étais de Vengeance, elle m’a répliqué que c’était pareil. Je lui ai demandé si elle était bien consciente de l’identité de la personne qu’elle avait en face d’elle. Elle m’a dit qu’elle savait que j’étais Syhy mais vu le temps que je passais ici. Je devrais peut-être cesser mes grands airs car pour Plume, je serais d’un statut plus proche du sien que de celui d’Orage.

Je lui ai demandé pourquoi elle me détestait ainsi.

Elle m’a dit qu’elle ne me détestait pas et je pense qu’elle était sincère. “Je trouve ce que vous faites est contre nature mais je ne vous déteste pas m’a-t-elle dit. A la rigueur, je vous plaints”.

Je me suis fâchée, je lui ai fait remarquer qu’on devrait être deux pour ce genre de chose et qu’Orage serait sûrement mécontent d’apprendre la façon dont elle jugeait ses actes.

Elle en a laissé tomber le plat qu’elle tenait de surprise. “Jamais, je ne me permettrais du juger les actes de l’ Adarii Orage. Ce sont uniquement les vôtres qui m’offensent

Tu vois, je cerne bien les difficultés que tu peux avoir avec tes compatriotes. Si avec ton ami de Plume, tu as le malheur de dire le moindre mal des Adarii, il doit en effet en ressortir de belles scènes de ménage. J’avais toujours cru Plumeau contre moi et je me braquais contre tout ce qu’elle me disait mais en fait, elle faisait tout pour m’aider.

Je suppose que c’est à ce moment qu’elle s’est rendue compte de l’étendue de mon ignorance. Elle m’a demandé de m’asseoir. Elle m’a dit qu’il y avait deux sortes de fantasmes. Ceux qu’on ne devait pas réaliser sous peine d’une grande déception et ceux qu’on ne devait pas réaliser car le prix à payer était trop élevé. Les Adarii font partie du deuxième groupe m’a-t-elle dit. Oui, ce genre de chose arrive aussi chez nous même si nous préférons ne pas en parler. C’est mal. Ils vous consument d’une passion brûlante et ne donnent rien en échange. Ce n’est pas leur faute, ils sont ainsi. Le vrai bonheur disait Plumeau, c’est l’amour partagé. L’Adarii Orage ne vous aimera jamais. Passerez-vous votre vie entière à ramper derrière lui, incapable de vous satisfaire de quelqu’un qui vous aime ? Je ne l’ai pas écoutée. J’étais consciente qu’Orage n’était pas amoureux de moi, mais au fond, je croyais qu’il n’était qu’un fantasme.

La vérité m’est apparue quelques jours plus tard. Je suis arrivée à la villa et Plumeau m’a dit que je ne pouvais pas rester. Je lui ai demandé quand Orage serait là, sous entendu seul. Elle m’a dit qu’il était là mais qu’il n’avait pas envie de me voir.

Je me suis décomposée. J’avais envie de crier, de hurler, il ne pouvait pas me chasser ainsi. Mais je suis restée muette et paralysée.

Plumeau a dû comprendre mon malheur car elle s’est reprise comme on parlerait à une enfant. « Je pense » m’a-t-elle dit « que ça n’a pas la même signification que pour vous. Ca veut juste dire qu’aujourd’hui, il n’a pas envie de vous voir aujourd’hui, mais vous pouvez essayer de revenir demain »

Je suis repartie avec la ferme intention de ne jamais revenir. Pourtant, le lendemain, j’étais de retour. Je m’étais faite avoir. J’étais tombée amoureuse d’Orage et plus jamais je ne pourrais m’en passer. Plumeau m’avait averti de la souffrance que j’allais endurer et elle avait raison.

Je compris assez vite qu’en général, il refusait de me voir quand il avait des soucis car dans leur culture on ne peut partager les émotions négatives. Petit a petit, il a découvert l’intérêt de quelqu’un comme moi qui n’était pas gênée par sa mauvaise humeur et qui pouvait lui changer les idées. Une sorte d’amitié s’est tissée entre lui et moi. Il me questionnait sur des éléments dont je ne lui avais jamais parlé. Il s’intéressait à tout et on riait ensemble comme des enfants qu’on était. Mais moi, j’aurais donnée ma vie pour lui. »

Dyasella se remémorait son histoire avec nostalgie. Elle n’aurait su décrire les sentiments qu’elle ressentait après tout ce temps. Un manque sans doute.

« Et malgré votre relation avec Orage, vous vous êtes fiancé à Ryun ? »

- Oui. Malgré ou à cause de. Un jour ma mère est venue me trouver folle de joie. Elle m’a dit que le président avait discuté d’une alliance potentielle avec Ryun. J’étais désespérée et je suis allée trouver Orage. J’espérais, je ne sais pas, qu’il m’enlève dans ses bras, qu’il défie Vengeance, les Maÿcentres, Plume, l’univers entier pour moi mais Il m’a juste encouragé à suivre Ryun.

Je savais qu’il avait raison mais je ne pouvais m’y résoudre. Je pense que ce qui m’a vraiment décidé, c’est quand j’ai croisé une autre de ses Maîtresses en sortant.

Ce n’était même pas le fait qu’il puisse embrasser une autre femme qui m’a brisé le cœur. Je savais bien que je n’étais pas la seule même si nous n’évoquions pas le sujet. Non, ce qui m’a fait du mal, c’était de voir cette fille à l’aise avec lui, alors qu’il m’impressionnait tant. Elle, était comme lui et moi, j’étais différente. Elle, il ne la regardait pas comme moi. Il ne jouait pas avec elle. Il l’aimait ».

Dyasella s’était tue. Elle regardait la jeune Réalité. Sa tasse de thé maintenant froide toujours dans ses mains.

« Veux-tu que je t’en serve un autre chaud » dit-elle désignant la tasse. Réalité parut se reprendre mais se contenta de poser la tasse sur la table et s’approcha de Dyasella. « Je suis désolée » lui dit-elle soudain la prenant dans ses bras.

Dyasella se raidit prise de court mais bien vite se laissa aller à ce contact. Nombreux étaient ceux qui cherchaient la compagnie de la Syhy mais, il avait fallu une étrangère pour qu’elle puisse enfin se confier et trouver une amie qui pouvait la comprendre. Ses larmes embuèrent ses yeux, si elle ne se reprenait pas, elle éclaterait en sanglot. Elle s’écarta légèrement et se détourna portant ses yeux sur le jardin pour qu’elle ne la vit pas pleurer. Tu comprends maintenant pourquoi je ne peux rien faire pour vous ? Quand Umia est venu me voir, je me suis pris à rêver de son projet mais c’est au dessus de mes forces.

- Si on arrivait à aller sur Plume, tu pourrais le retrouver ?

- Retrouver quoi ? Un homme qui ne m’aime pas ?

Tu sais, après ce jour, je ne suis plus allée à la villa. J’ai fait la parfaite petite jeune fille de Vengeance, j’ai fait des mines devant les avances de Ryun, je me suis exercée à prendre l’air offusquée pour tout en n’importe quoi. J’avais l’impression d’être morte sans avoir le soulagement de la mort. Et puis, il y a eu cette réception à l’ambassade de Plume. Je ne voulais pas y aller mais mon père m’a forcé. On ne refuse pas une invitation des Adarii. Si il avait su ! J’y suis allée, au bras de Ryun. C’était notre première soirée où nous devions nous montrer ensemble officiellement. Nous sommes entrés dans la grande salle de réception. Elle était comble mais pour moi, elle aurait tout aussi pu être vide, je ne voyais qu’Orage. Je ne l’avais pas vu depuis trois mois, il était plus beau que jamais. Il dansait enserrant une des filles Adarii. Ils tournaient ensemble en riant, les bras de cette fille autour de son cou tandis qu’il le regardait comme jamais il ne m’avait regardé. Ils s’embrassaient tout en dansant, ils riaient sans prêter la moindre attention à ceux qui se détournaient gênés par leur comportement et j’ai craqué. J’ai voulu m’enfuir. Ryun m’a rattrapé, m’a pris dans ses bras. Il était d’une telle douceur, d’une telle tendresse et j’étais si mal, je me suis confiée à lui, je lui ai tout raconté. Il est devenu plus furieux que jamais, il est reparti dans la salle est a quasiment défié Orage. Il n’a pas pu faire grand chose l’abruti, il a hurlé qu’il m’avait déshonoré, il n’a pas pu aller plus loin, il s’est retrouvé paralysé et incapable d’émettre le moindre son. On ne s’attaque pas aux sorciers Adarii. Mais c’était déjà de trop. Le président Eysky, furieux, a mis tout le monde dehors. Il s’en est suivi une dispute terrible mais je m’en souviens à peine, j’étais si perdue que je n’ai rien compris. Je me rappelle que dès qu’ils ont libéré Ryun de leur emprise, il s’est remis à vociférer et Pluie l’a frappé. Je sais qu’Orage est parti dans une autre pièce avec le président. Je sais que mon père a haussé la voix contre les filles Adarii mais il n’a pas pu aller loin et puis on m’a entraînée et je suis partie. Ma mère m’a demandé ce qu’il s’était passé et comme une automate, je lui ai tout dit. Elle a fait demi-tour, furieuse, et est retournée vers la maison. Mon père me tenait mais je me suis libérée et j’ai couru derrière elle. Elle a retrouvé Orage et s’en est prise à lui mais elle ne pouvait rien faire et ses injures n’ont pas eu l’air de lui faire plus d’effet qu’un souffle d’air. Il l’a menacé de m’emmener sur Plume avec lui si elle ne se calmait pas et là, je pense que si j’avais été capable de parler, j’aurais suppliée Orage de le faire quelqu’en soit les conséquences.

Mais ma mère m’a traînée jusqu’à la maison. Elle m’a interdit de sortir pendant un an. Je suis restée cloîtrée chez moi. Je n’ai pas pu revoir Orage. Je sais qu’il est parti un peu plus tard quand Synshy a pris le pouvoir.

Ensuite, j’ai compris que si je voulais survivre, il fallait que je donne l’image d’une parfaite petite gourde de Vengeance.

- Tu as très bien réussi ».

Dyasella éclata d’un rire nerveux et s’essuya les joues encore humides.

« Merci » dit-elle

« Merci de quoi, de t’insulter ?

- Non, merci de m’avoir écouté, merci de ne pas m’avoir jugée. Je crois que J’avais besoin d’une amie.

- Je ne pense pas que tu doives me remercier pour cela. Elle est jolie ton histoire. Triste mais jolie. Après, si tu tiens à me remercier, tu sais ce que je désire.

- Tu veux Plume je sais. Mais j’y ai renoncé depuis si longtemps, je ne veux plus avoir à faire avec eux.

- Je dois y aller, Marcus doit se demander où je suis.

- Ho, je suis désolée » dit Dyasella se rendant compte soudain que la nuit était tombée. « Veux-tu que je l’appelle pour t’excuser.

- Ce n’est pas la peine, il reste tard dans son atelier et plus, il a fait ôter les systèmes de communication de la maison. Il paraît que ça lui coupe l’inspiration. De toute façon, il n’y a pas grand chose à faire chez lui. Sa maison est bien plus petite que celle que j’avais sur Plume.

Dyasella sourit. C’est la plus grande villa de la colline dit-elle à Réalité en l’accompagnant à la porte.

« Pour moi, elle a paru petite dit-elle encore mais Dyasella n’écoutait plus. La deuxième plus grande maison pensait-elle. Se reprenant, elle dit tout haut à Réalité qui s’éloignait déjà. J’ai peut-être une idée pour toi. Il faut que je réfléchisse.

Mais Réalité était déjà trop loin, happée par la nuit. Dyasella hésita à la rattraper mais le froid la fit renoncer. Il commençait à neiger et surtout, elle n’était pas sûre d’être prête.


Saphir : Domaine de Tiyana


« Il faut y réfléchir » dit Maître Matinée à Rafale. Ce dernier fit un léger signe de tête puis reprit : « A-t-on des nouvelles des informateurs qui sont partis en Cashir ?

- Oui. Il y a des hommes des mondes extérieurs qui s’y sont installés en effet. On ne peut pas parler de troupes armées. Pour la plupart, ils font du commerce, mais à outrance. Ils les obligent à produire de façon trop rapide vu leurs moyens. Outre certains articles de luxe, ils se servent de Cashir comme un réservoir à grain. Les terres sont fertiles et ils font des cultures intensives au risque d’affaiblir les sols. Comme ils ont peu de moyens, afin d’imposer le rythme, ils travaillent jusqu’à épuisement et sont trop faibles pour se rebeller. Je crois qu’ils sont tenus par chantages. Soit ils produisent ce qu’ils veulent soit ils le prendront eux même en détruisant tout sur leur passage.

- Les avoir si près est mauvais pour nous.

- Aïe, tu me fais mal. »

Rafale et Matinée se tournèrent un instant vers Grésil qui se faisait tresser les cheveux par Fragile dans un coin du salon et reprirent leurs conversations. « Ce ne serait pas évident de les chasser. Il est plus facile de se débarrasser d’une armée en colère que de quelques entrepreneurs disséminés sur un continent.

- A voir. Les entrepreneurs de la confédérations tiennent plus du contrebandier que du commerçant. Il faudrait étudier leur organisation, savoir qui commande.

- Ne serait-il pas envisageable de déclarer simplement Cashir sous protection Adarii ? Ca peut suffire à les dissuader.

- Ca voudrait dire demander à Cashir de nous prêter allégeance. Je ne suis pas certain qu’ils soient prêts pour ça. Peut-être plus tard quand ils seront encore plus affaiblis. Les forcer ne peut nous emmener que des dissensions ».

Grésil retint un nouveau cri tandis que Fragile lui tirait encore les cheveux. Elle tenta de détourner l’attention de ce calvaire en regardant dehors : la baie vitrée était ouverte sur un patio. Depuis quelques jours, le temps s’était réchauffé. Une brise légère lui apporta un parfum subtil d’acacia. Les arbres s’étaient couverts de fleurs blanches. Il faudrait qu’elle aille demander à l’intendance qu’on lui fasse des beignets avec les fleurs d’acacia. Elle les adorait. Peut-être même pourrait-elle aller couper des fleurs elle-même.

« Où alors, nous créons un statut à part pour Cashir.

-. Les hommes du peuple font beaucoup pour nous. Ils ne comprendraient pas pourquoi en retour nous allons nous battre pour quelques arrogants qui n’en font qu’à leur tête.

- Si le peuple nous respecte ce n’est pas tant pour la protection que nous assurons. Plutôt pour notre politique et pour les cités. Pour la justice aussi. Et il s’agit de sécurité interne. Cela dit, tu as raison sur un point. Si nous débarrassons Cashir des mondes extérieurs, il ne faut pas le faire pour rien. … »

Elle pourrait peut-être aller jusqu’au plaines, elles doivent être couvertes de fleurs des champ. Elle ferait des bouquets avec ces petites clochettes mauves si jolies. Si Chiffre et Coton étaient là, ils l’accompagneraient mais ici, elle n’avait pas d’amis. Elle s’ennuyait à mourir.

« Qu’est-ce que cette petite province pourrait apporter aux domaines de Saphir, on dit qu’ils ne connaissent même pas le verre. »

Grésil se tourna vers Ombre. Celle-là, rien qu’à entendre sa voix, elle l’exaspérait. Ombre la toisa un instant et fronça les sourcils puis se désintéressa de sa personne pour écouter la réponse de Matinée.

« Du verre non, mais ils ont du bois. Pour Plume, c’est intéressant. A part les forêts d’Arkae, leurs territoires ne sont pas riches en bois. Les eucalyptus de Taegaïan et le pin d’Azlan suffisent à peine pour les habitations et ne se renouvellent pas assez vite.

- Les bateaux » Coupa Rafale.

- Oui, j’y pensais aussi. Ce sont de vraies merveilles.

- Pour aller où ? » Reprit Ombre.

Fragile pris enfin la parole, sa voix flûtée tinta désagréablement aux oreilles de Grésil. « De grandes embarcations fluviales seraient agréables pour commercer entre nos domaines. Bien sur, il faudrait aménager les voies navigables, les travaux seraient importants mais c’est faisable et à long terme ce ne peut que s’avérer rentable.

- Et comment comptes-tu emmener de telles navires jusqu’à Saphir ? » Reprit Ombre ironique.

Grésil soupira discrètement. Elle pourrait demander à Eclaircie de l’accompagner. Il était venu avec ceux de Taïla et Mutine. Heureusement, celle-là n’était pas là aujourd’hui. Ce ne serait sûrement pas à elle qu’elle demanderait de l’accompagner. Quand Rafale était plongé dans ce genre de conversation avec Matinée, ça pouvait durer des heures. Ce n’était pas la peine de lui demander. Non, Eclaircie peut-être. Il était vieux, il avait presque dix-huit ans mais il était gentil et puis au moins, il ne passait pas son temps à lui dire ce qu’elle devait faire. C’était plutôt le contraire, il lui avait appris un tas de bêtises.

Comme si le simple fait d’y avoir pensé pouvait suffire, la porte s’ouvrit sur Eclaircie. Il entra dans le salon et s’assit autour de la table basse avec Matinée, Rafale et Ombre.

« Nous parlions des navires de Cashir. Penses-tu que des vaisseaux de ce style puisse intéresser Taegaïan ou les autres territoires de Plume ?

- Vous envisagez de chasser les mondes extérieurs de Cashir si je comprends bien.

- Pour l’instant » reprit Matinée, « nous n’envisageons rien. Je te demande si ces navires pourraient avoir un intérêt.

- Dans les montagnes, sûrement pas mais à Taegaïan, nous saurions quoi en faire. Les Iles d’Amaerua en seraient ravies pour la pêche en haute mer. Pour les forêts d’Arkae aussi. Afin d’acheminer le bois vers Taegaïan ou les îles voire même jusqu’à Incarada en aménageant le delta.

- Mais pour en revenir à Saphir » reprit Ombre. « Comment veux-tu faire venir des Bateaux ?

- Je pensais plutôt à faire venir des artisans capable de les fabriquer.

- Ombre, tu peux me faire passer le plat de fraise » demanda Grésil.

- Tu n’as qu’à le faire venir toi-même puisque tu es si forte.

- On dirait deux enfants à vous chamailler ainsi » reprit Fragile.

Grésil attrapa le plat qui arrivait à sa portée tout en fusillant Ombre du regard.

« Oui, des artisans, pourquoi pas. En plus, ils pourraient nous enseigner leurs techniques.

- Mais je ne n’imaginais pas le bois de Cashir uniquement pour les bateaux. Le papier aussi. Ils font du papier de très bonne qualité. Il devrait y avoir moyen de faire passer les techniques de fabrication dans la transaction.

- Eclaircie » reprit Grésil « tu voudrais venir avec moi jusqu’aux plaines pour cueillir des fleurs ?

- Eclaircie a autre chose à faire que cueillir des fleurs pour l’instant » reprit Matinée l’air fâché. « Et toi aussi tu ferais bien de t’intéresser un peu plus à ce qui se dit ici. Tu es venu pour apprendre et c’est en écoutant qu’on apprend. »

Grésil soupira. Encore une journée qui s’annonçait ennuyeuse à mourir. Elle était venue pour faire des choses palpitantes, découvrir des pouvoirs et des magies, se battre contre des envahisseurs et rendre Arc en ciel envieuse mais sûrement pas pour écouter de longues discussions compliquées. Elle devait être la puissante Grésil mais pas se faire tirer les cheveux. Matinée avait dit qu’elle apprendrait les secrets de Tiyana. Elle avait tout imaginé, mais sûrement pas que cela la cantonnait à écouter les sempiternels ronrons de leurs ennuyeuses discussions politiques.