mercredi 5 décembre 2007

AP : 2. Rêves d'enfants : Chapitre 4



"Les quatre âges de l'hommes sont : la petite enfance, l'enfance, l'adolescence, l'obsolescence."

[Art Linkletter]


Terre

« Tout le monde dehors » hurla Mike.

Alors c’était vrai ! Quand la concierge de l’immeuble l’avait appelé en pleine nuit, il n’avait pas les idées claires et il s’était contenté de dire : « j’arrive ». Il aurait sans doute du lui dire de s’en occuper ou d’appeler la police. Pourquoi ne l’avait-il pas fait ? Il n’avait pas été inquiet sur le moment. Il avait d’autres sujets de préoccupation que les frasques de Thibault. Son fils qui avait disparu. Hélène qui en devenait folle et il devait se l’avouer, lui aussi était inquiet. Au début, il avait pris ça pour un caprice d’adolescent, il pensait qu’il était parti un jour ou deux chez un copain mais ça faisait une semaine déjà et pas de nouvelle. Pourquoi avait-il fallu qu’il prenne en plus la voiture en pleine nuit jusqu’à Monte-Carlo ? Et puis, il avait tenté de contacter Thibault et l’avait trouvé tranquillement endormi. Mais alors qui ? s’était-il demandé en enfonçant le pied sur l’accélérateur.

Il avait garé sa voiture dans le sous-sol de l’immeuble puis avait pris l’ascenseur sans passer par la conciergerie. Il n’aurait su quoi dire. La porte de l’appartement était fermée et personne n’aurait pu entendre frapper vu l’intensité de la musique qui traversait les murs. De toute façon, il avait la clé.

Il était resté un instant les yeux écarquillés, bouche bée devant le spectacle apocalyptique qui s’offrait à lui. Le bar était recouvert de bouteilles, la musique techno l’assourdissait, le grand loft était envahi par une bande d’adolescents déchaînés, dansant et hurlant. Personne n’avait fait attention à lui quand il était entré. Il avait contourné un canapé dans lequel un couple s’enlaçait d’une façon provocante tandis qu’un autre les prenait en photo et avait fini par trouver la prise de la chaîne hi fi et l’avait presque arrachée de rage avant de hurler encore : « tout le monde dehors, j’ai dit. »

On aurait pu croire que le temps s’était arrêté. Tout le monde s’était figé puis d’abord doucement puis de plus en plus vite, la pièce s’était vidée.

Au fur et a mesure que le salon se dégageait Mike ne pouvait s’empêcher presque par réflexe de faire un état des lieux. De nombreux verres en plastiques étaient écrasés par terre, les ramasser ne poserait pas de problème. Le plancher était parsemé de miettes issues sans doute de biscuits, chips et autres amuse gueule. Quelques boissons renversées aussi. Il faudrait nettoyer ça vite avant que l’humidité ne pénètre dans le bois et dans tous les cas, il faudra recommencer à cirer et aussi passer un peu de laine d’acier mais ce ne serait peut-être pas nécessaire de tout poncer. Il fit la grimace en voyant quelques grosses taches de jus d’orange sur le tapis clair et leva les yeux sur son fils maintenant seul, affalé tranquillement sur un canapé, une bière à la main, dévisageant son père d’un sourire narquois.

La colère de Mike se fit plus intense. Dans un dernier moment de lucidité il se dit qu’il avait bien fait d’inciter sa femme à rester couchée. Si elle était venue, tout ce qu’elle aurait fait, c’est se jeter dans les bras de son fils et l’embrasser. Mais Mike sûrement pas. Cet appartement avait une immense valeur à ses yeux. Une valeur sentimentale bien plus encore que financière. Il ne pouvait admettre qu’on le saccage ainsi.

« Qu’est-ce qui te prend Lull, tu disparais sans une explication, tu ne réponds pas à nos appels et maintenant, ça ? C’est quoi cette fête de dépravés et regarde autour de toi, tout est saccagé. Je peux t’assurer que tout ton argent de poche va y passer pour réparer les dégâts. Tu vas rentrer de suite à la maison. A partir de maintenant, plus de sortie, plus de jeux vidéo, plus rien. »

Lull ne répondait pas se contentant de boire une gorgée de bière au goulot sans faire mine de se lever.

« C’est la concierge qui t’a prévenu ?

- Evidemment, l’immeuble entier s’est plaint et tu as de la chance qu’elle n’ait pas appelé la police.

- Oui, je lui ai dit d’appeler le proprio et par le plus grand des hasards voila pas que c’est mon père qui se retrouve propriétaire d’un loft gigantesque à Monte-Carlo. Bizarre non ? »

La colère de Mike s’arrêta d’un coup laissant place à de l’incrédulité puis de la crainte. Aveuglé par sa rage, il avait oublié de se demander comment Lull avait eu vent de cet appartement. La réponse était évidente. « Thibault » maugréa-t-il pour lui même. Qu’est ce qu’il lui avait dit exactement ? Une grosse boule dans la gorge empêchait Mike de sortir le moindre mot tandis que son fils le toisait toujours, buvant sa bière tranquillement.

Il écarta soudain les doigts qui enserraient sa bouteille maintenant vidée mais elle resta suspendue dans les airs quelques instant avant de se reposer un peu plus loin sur la table basse. Lull n’avait pas bougé.

Mike n’était pas étonné. Il s’en doutait. Il se plaisait à dire avec Hélène qu’il n’y avait pas de crainte à avoir de ce coté, que ce se serait déclaré plus tôt mais ces belles paroles ne servaient qu’à dissimuler son inquiétude. Depuis combien de temps se voilait-il la face à refuser de voir se qui crevait les yeux. Hélène disait que même s’il ne disait rien, elle le saurait, qu’il serait inquiet, qu’il aurait peur.

Ben tiens, ce n’était sûrement pas le style de Lull. Au contraire. Il avait dû calculer tous les intérêts que ça pouvait représenter et sa déduction avait dû le réjouir. Lull le coupa de ses pensées

« Comment as-tu eu cet appart ?

- Qu’est-ce que Thibault t a dit ?

- Pas assez à mon goût ».

Mike éclata de rire nerveusement.

Bien sur, il avait dû distiller l’information à sa convenance dans l’espoir que Lull le suive comme un petit chien suivrait quelques croquettes. Mais Lull, ça ne lui avait pas suffit alors, il était allé cherché l’info à la source. Ou plutôt, il avait attiré la source jusqu’à lui.

Mike se sentait piégé. Il était dangereux ce gosse. Son père le lui ressassait sans cesse. Il aurait dû parler il y a longtemps. Pourquoi ne l’avait-il pas fait ? Maintenant, il payait cher son manque de courage.

Il attrapa une bière sur le bar au passage, la décapsula et s’assit dans le canapé face à Lull. « Que veux-tu savoir ?

- Tout. »

Mike tenta de plaisanter afin de détendre l’atmosphère « Tout ? Ca fait beaucoup, personne ne sait tout. »

Il n’avait jamais eu beaucoup d’humour. Lull n’avait pas ébauché un sourire. Il continuait à le regarder. Mike crut se retrouver face à Espoir, qu’est-ce qu’il pouvait lui ressembler. Il ne s’en était pas rendu compte avant aujourd’hui. Il se leva et après quelques pas, il attrapa un petit cadre photo sur l’étagère.

Lull l’avait déjà vu. Elle avait été prise ici même Il avait reconnu les trois personnes souriant à l’objectif. Il y avait Thibault assis en tailleur sur le tapis, il n’avait pas l’air beaucoup plus âgé que lui sur cette photo. Il se pointait lui-même du doigt et paraissait prêt à tomber tandis que la main de Mike assis sur le canapé derrière lui, lui écrasait la tête en riant. Plus sagement assise à ses côtés, Hélène fixait l’objectif d’un air qu’elle réservait souvent à Mike quand il la prenait dans ses bras.

Mike regardait le cadre comme s’il le voyait pour la première fois. Il s’assit auprès de son fils. « Il manque quelqu’un sur cette photo. »

Tout en disant cela, il détacha les petites accroches du cadre et l’ouvrit révélant une deuxième photo.

Elle avait dû être prise sur la digue avec la mer en fond. Lull reconnut aisément sa mère plus jeune ainsi que son père et Thibault, un homme était avec eux, qui devait avoir l’age de son père aujourd’hui. Il portait un costume clair sur une chemise ouverte, il souriait lui aussi, d’un sourire un peu crispé, ses yeux cachés derrière une fine paire de lunettes de soleil noire.

Lull regarda distraitement et la rendit à Mike.

« Qui est-ce ?

- C’est celui qui m’a sorti de la drogue. C’était après la mort de ma mère et ma sœur. J’étais dans un sale état quand je l’ai rencontré. Il m’a amené en France et m’a obligé à me sevrer. Ce fut une période très dure mais je lui en serais toujours reconnaissant. Sans lui, je ne sais pas où je serais. Sans doute à crever au fond d’un caniveau.

- Très émouvant » reprit Lull sans en croire un mot. « Qu’est ce que tu veux que ça me foute ? »

Mike continua sans se préoccuper de l’attitude rebelle de son fils : « Il s’occupait de diverses projets. Entre autres certaines études sur les capacités psychiques que posséderaient certaines personnes. »

Le regard de Lull s’alluma. Il ne dit rien mais écouta plus attentivement.

« Je ne sais pas. Comment il choisissait ses sujets mais il m’a demandé de participer et j’ai accepté.

J’ai vécu trois ans ici. C’est lui qui m’a offert cet appartement. J’avais dix-huit ans, Il y avait Hélène et Thibault nous a rejoint peu après. Il avait seize ans. Nous avions une totale liberté. Des vraies vacances de luxe. Nous vivions au jours le jour sans nous poser de question, profitant de la vie. Cette photo a été prise la dernière fois où nous nous sommes trouvés tous réuni.

Il avait horreur des photos. Je pense que c’est la seule que j’ai de lui.

- Qu’est ce que tu es capable de faire papa ? »

Lull avait dit ça d’un ton neutre sans trahir la moindre émotion.

« Sans doute beaucoup moins de chose que toi. Mais, ce qu’il nous a appris, ce n’était pas pour rien. Ce qu’il voulait, c’est avoir quelques espions bien placés sur certains projets gouvernementaux. Grâce à ses talents, il a réussi à faire infiltrer mon père dans un projet classé top secret. Evidement il ne savait pas comment il s’est retrouvé là mais après, j’ai fait semblant d’avoir appris certaines informations pour l’obliger à me faire rentrer moi aussi. Il n’y avait aucun contact avec l’extérieur pour être sur de garder le secret mais je transmettais certaines informations à Thibault par télépathie. Je n’en suis pas très fier et tu imagines bien pourquoi je ne me vante pas de ce genre de chose. Nous étions jeune à l’époque et bercé par un idéal. Nous ne nous rendions pas compte de la gravité de no s actes » Mike vida sa bière d’un trait les yeux perdus sur la baie vitrée dont la nuit refletait son visage. Il se sentit vieux soudain.

« Tu veux dire qu’avec Thibault, tu peux communiquer à distance ?

- Oui, je peux le faire.

- Dément ! »

Mike ébaucha l’ombre d’un sourire. Que s’imaginait-il ? Qu’il serait horrifié, paniqué ? Il l’espérait. Depuis qu’il avait rejoint Hélène, il l’élevait dans l’idée de lui inculquer une certaine morale.

« Et, je ne sais pas faire ça moi. Tu peux m’apprendre ? »

Mike se leva d’un bond. « Non. C’est hors de question. Tu n’as rien écouté alors ? Ce qu’on faisait, c’est mal.

- Cool papa. Ce n’est pas si terrible. T’as eu une vie vachement sympa en fait.

- Tu sais, si j’ai gardé cet appartement, c’est pour toi. Je le loue trois mois par ans pour payer les frais. Les bénéfices, je les ai mis de coté pour tes études, ton mariage, enfin, ce que tu voudras et puis j’espérais qu’il te revienne un jour »

Il fronça soudain les sourcils et réfléchit quelques instants. « Et moi, là-dedans ?

- Quoi toi ?

- Tu as dit que tu avais 18 ans que tu es arrivé en France et que tu as rencontré Hélène. Ce n’est pas possible, on n’a que seize ans de différence. »

Bien sur, il ne perdait jamais le nord ce gosse « Tu sais, ta mère, dès que je l’ai vu, je suis tombé fou amoureux d’elle. Elle a tant fait pour moi. Mais à l’époque, je n’étais qu’un gosse et elle m’a toujours traité comme tel. Je ne savais même pas qu’elle avait un gamin. Si je suis parti c’est peut-être aussi pour m’éloigner d’elle.

Quand elle m’a appelé il y a sept ans, j’ai tout abandonné et je suis venu vivre avec elle. Nous avons trouvé cette histoire comme quoi j’étais parti ignorant qu’elle était enceinte pour ses parents et au fond, même si je n’y avais pas le beau rôle, c’était pas si mal.

- T’es pas mon père ! » s’exclama Lull.

« Ho si, je suis ton père. Depuis sept ans, je m’occupe de toi, je donnerais ma vie pour toi. Je t’ai toujours considéré comme mon fils.

- Mais c’est pas toi qui m’a conçu.

- Non, ce n’est pas moi

- Qui alors ? » Mais la réponse était évidente. Lull récupéra la photo dévisageant l’homme au centre. Son sourire était légèrement crispé, en effet, il n’avait pas l’air d’apprécier de se faire prendre en photo. Sinon, il était grand et bien fait. Ses cheveux sombres brillaient au soleil.

« Qu’est ce qu’il lui est arrivé ?

- Il est mort, tu avais quatre ans à l’époque.

- Je ne m’en souviens plus.

Hélène m’a dit que ca avait été très dur pour toi. Que tu es resté prostré pendant des semaines en le réclamant et un jour tu as totalement cessé de l’appeler.


"Ce n'était que ça l'âge adulte : l'enfance moins l'espérance"

[Jean-Guy Rens]
La mort du coyote


Maïcentres

« Tu te moques de moi ?

Le gamin désigna la feuille d’aluminium que lui avait tendu Umia. « Rapport 4. Rien de nouveau. Tu crois que Maître Marcus Substance va se contenter de ça ?

- J’ai dit que je démissionnais, il a refusé, s’il n’est pas content de mes services, il peut me renvoyer. »

Les poings du petit se serrèrent et ses yeux n’étaient plus que deux fentes. Il paraissait plus âgés tout d’un coup. Après tout ça faisait quatre ans qu’il venait chercher ses rapports et il ne paraissait pas avoir grandi, il ne lui donnait toujours pas plus de sept ans mais quelque chose dans son regard le détrompa soudain.

« Ca ne se passera pas comme ça » dit-il en faisant demi-tour.

« J’attends de voir ça » murmura Umia dans un rictus

La maladie de l’adolescence est de ne pas savoir ce que l’on veut et de le vouloir cependant à tout prix

[Philippe Sollers]
Le défi

Terre

« Comment as-tu pu me cacher ça ! » Lull s’était levé et s’était mis à hurler d’un coup.

« Calme toi. Tu étais jeune, on voulait t’en parler plus tard et puis, c’est compliqué.

- C’est monstrueux, vous êtes des menteurs maman et toi. Je vous déteste. »

Lull attrapa un sac dans le coin du salon, attrapa les codes du billet d’avion et se dirigea vers la porte.

« Où vas tu ? Reviens ! »

Il se retourna faisant mine d’obéir

« C’est quoi son nom, mon nom » reprit-il d’une toute petite voix.

- Taegaïan. »

Il repartit vers la porte d’un pas assuré

« Lull, reviens.

- Tu n’as pas à me dire ce que je dois faire, tu n’es pas mon père. »

AP : 2. Rêves d'enfants : Chapitre 3

La vérité ? Une marotte d'adolescent, ou un symptôme de sénilité.

Emil Michel Cioran]
La tentation d'exister

Terre

Lull était de plus en plus décontenancé. Thibault avait eu des propos bizarres. Quand il lui avait dit qu’il n’avait qu’à convaincre le personnel de l’aéroport, il avait craint qu’il ait découvert son secret mais c’était totalement impossible, personne ne le savait et puis, il lui avait parlé de déplacer des objets par la pensée. Dans un sens, il avait été rassuré à ce moment là, il ne savait rien. Thibault était juste un peu sénile avant l’âge. Un peu, ce n’était pas le terme. Complètement plutôt. Ses parents l’avaient prévenu. Il n’aurait pas dû aller trouver Thibault. Mais ses parents disaient tellement de conneries aussi. Comment savoir quand les écouter ? Il avait hésité à repartir chez lui et puis il s’était dit qu’il avait le temps. Thibault l’avait appelé le lendemain, lui disant qu’il avait fait une découverte sensationnelle et qu’il partait de suite pour Dubaï. Il lui proposait de le rejoindre à Paris et de là, ils prendraient l’avion ensemble. « Je t’ai réservé un billet par Internet » lui avait-il dit, « je te donne les codes. »

Il avait noté les numéros par réflexe, jamais il ne le suivrait de toute façon. Il n’était pas fou. Il avait répondu à Thibault que ça ne l’intéressait pas et qu’il comptait rentrer chez lui.

Thibault avait paru déçu mais n’avait pas insisté mais Lull s’était senti obligé de se justifier en précisant que de toute façon, il ne pourrait pas prendre l’avion, ses parents devaient le faire rechercher.

« Si tu es télépathe, tu dois pouvoir les convaincre que ce n’est pas toi qu’il recherche, même moi je serais capable de faire un coup aussi simple. »

Il avait paniqué et raccroché. Que savait exactement Thibault ? Il n’était peut-être pas si fou que ça. Il avait eu encore cette l’impression que tout le monde lui cachait des choses. Il aurait dû toucher Thibault pour sonder son esprit. Il ne l’avait jamais touché une seule fois, même pas pour lui serrer la main, il se défilait toujours. En y repensant, c’était Louche. Si, en y réfléchissant, il lui avait serré la main à l’école, il n’avait rien ressenti mais il n’y avait pas prêté attention sur le moment. Après tout, de ses parents aussi c’était rare qu’il perçoive quoi que ce soit. De sa mère parfois mais de son père jamais. En fait, il sentait les pensées de tout le monde sauf celles de ses parents et de Thibault songea-t-il soudain en attrapant un petit cadre photo représentant sa mère, son père et Thibault quinze ans plus tôt. Comme par hasard songea-t-il en caressant du bout des doigts les visages jeunes et souriant. Il reposa le cadre prudemment et se mit en devoir de fouiller tout l’appartement. Il ne savait pas ce qu’il cherchait, des réponses. N’importe quoi qui puisse calmer son esprit bouillonnant d’interrogations puis, finalement, il était tombé sur un acte de propriété de l’appartement dans lequel il se trouvait. Il n’était pas au nom de Thibault Malta. Loin de là.

Il saisit le téléphone et composa rapidement le numéro de chez lui puis, au dernier moment se ravisa. On se fichait de sa gueule. Les réponses, il les obtiendrait mais pas comme ça.. On le prenait pour un con, autant son père que Thibault, les réponses, il les aurait mais il se vengerait d’abord.

Il récupéra le téléphone et fit un autre numéro. « Allo » dit une voix jeune et féminine.

« Camille, C’est LG.

- LG, tes parents te cherchent partout

- Hé bien, surtout ne leur dit rien mais préviens tous les autres, Méga teuf ce soir. Il reposa le combiné après avoir donné l’adresse de l’appartement. « Maintenant, on avait dit, déplacer les objets sans les toucher » dit-il tout haut fixant un livre laissé sur la table basse.

"Pour comprendre l’avenir d’une société, écoutez les questions que posent maintenant les enfants"

[Faith Popcorn]
Le rapport Popcorn

Plume

« Et alors, on disait que Arc en ciel serait les méchants des mondes extérieurs et que moi…

- Je ne suis pas méchante » pleurnicha Arc en ciel.

- Moi, je veux bien faire les Maÿcentres » s’exclama Revanche.

La petite fille sourit. Elle allait peut-être pouvoir en faire quelque chose de celui-là. Quand sa mère lui avait dit que Sentiment était arrivée et qu’elle resterait jusqu’à l’arrivée de la délégation de Saphir, elle avait poussé un long soupir bruyant. Sa mère s’était fâchée disant que ce genre de bruit était très vilain mais Sentiment, elle ne l’avait vu qu’une fois mais elle se souvenait au combien elle était ennuyeuse. Quand sa mère avait précisé qu’elle venait avec son plus jeune fils et qu’il avait environ le même age qu’elle, une lueur d’intérêt s’était allumée dans ses yeux mais le petit garçon lui avait vite parut fade. Il commençait la moitié de ses phrases pas : ma mère elle a dit que… Et puis il avait l’air de tout connaître sur tout et racontait plein de trucs pas intéressant. Mais, il voulait bien faire le rôle du méchant.

« Donc, Revanche, il fera le méchant et Arc en Ciel, elle fera...

- Je veux faire la princesse !

- Arc en ciel » soupira la petite fille, « il n’y a pas de princesse dans ce jeu.

- Moi, je connais les princesses. » S’exclama Revanche.

« Comment tu connais ça ? Il n’y avait qu’elle pour connaître de telles choses grâce aux livres de sa mère. Elle seule était capable d’épater tout le monde en racontant ces histoires.

« Ma mère, elle m’a raconté des histoires avec des princes et des princesses. Même qu’elle dit que c’est pour de faux. Mais en fait, les princesses existaient sur Terre, il y a plusieurs siècles. D’ailleurs, il y en encore maintenant mais pas les mêmes. Par contre les contes de fée n’existent pas pour de vrai. Ce sont des histoires basées sur la culture de l’époque ou sont rajoutés des éléments magiques pour plaire aux enfants. Ils mettent en avant une certaines morale aussi. C’est ma mère qui l’a dit.

- Ca va, ca va, on a compris, ferme-là Revanche » s’exclama la petite fille.

Pourquoi ne pouvait-elle pas aller jouer avec Chiffre et Coton ? Pourquoi sa mère l’obligeait-elle à côtoyer ceux-là ?

- Et pourquoi on dit pas juste qu’il y en a un qui doit attraper les autres ? »

Elle jeta un air dédaigneux à Flaque qui avait proposé cette idée totalement dépourvue d’imagination. Cette dernière ce mit à rougir et se cacha derrière sa grande sœur. Elle était trop timide elle. « D’abord, je veux pas jouer aux Maÿcentres, il y a des monstres là-bas.

- Même pas vrai » reprit Revanche, « ma mère, elle y a été d’abord et sur Terre et sur Saphir.

- Si c’est vrai » dit Flaque d’une toute petite voix se blottissant encore plus contre sa sœur. On aurait dit un bébé pourtant elle avait sept ans. « C’est ma sœur qui l’a dit ». Ajouta-t-elle

La petite fille leva les yeux vers la grande qui avait au moins huit ans

« C’est vrai ça Rivière ? » dit-elle les mains sur les hanches.

« Pff, qu’est ce que j’en sais. C’est pas moi qui lui ai dit ça, c’est notre autre sœur. »

Elle tourna la tête vers un petit muret de pierre surplombant la mer. Une presque jeune fille jouait à la grande en faisant style : je suis trop fatiguée pour jouer.

« Oui c’est moi qui ai dit ça » lança Souffle du haut de ses douze ans. Elle était étendue sur le muret au soleil, avachi plutôt. « Tu peux toujours dire que c’est des mensonges mais c’est ton père qui me l’a dit. »

Le cœur de la petite parut s’arrêter de battre un moment.

« Quand ? Quoi ? Et comment tu connaîtrais mon père toi ? »

La jeune fille sourit et tourna enfin la tête vers elle. « Tu oublies que je suis la sœur de Rafale autant que toi. J’ai connu Orage quand il venait voir son fils. »

C’est vrai que Brise était la mère de Flaque, Rivière et Souffle, les trois sœurs mais aussi de Rafale. Les deux petites sœurs devaient être trop petites pour avoir connu son père et en plus, elles vivaient avec leur père à Amaerua par contre Souffle et Rafale vivaient avec leur mère à l’époque. Et Souffle devait avoir Quatre ans quand Orage était mort. C’était suffisamment grand pour avoir des souvenirs. La petite se précipita au côté de la grande. « Raconte » lui dit elle les yeux brillant.

« Ben, il m’a dit qu’il y avait des monstres sur les Maÿcentres.

- Je m’en fiche, comment était-il ?

- Les monstres ?

- Non, mon père.

- Je ne me souviens plus, je ne l’ai pas vu souvent. Je me souviens qu’il est venu une fois. Il a dû rester un mois peut-être. Il était gentil, il riait beaucoup et il parlait fort.

- C’est tout ! Tu n’as pas des histoires ?

- J’étais un bébé à l’époque. Je ne me souviens pas. Mais les monstres ça m’a marqué.

- C’est même pas vrai, les monstres ça n’existe pas » reprit Revanche.

« Qu’est-ce que tu en sais ? » reprit un autre petit garçon. « Je suis le monstre » dit-il s’approchant de Revanche en grognant.

« T’imagines pas me faire peur ainsi Argile » reprit Revanche.

Le dénommé Argile s’arrêta un instant puis reprit. « Et au fond, toi, c’est qui ton père ?

- Moi, mon père, il est de Saphir d’abord. » Tous les enfants se massèrent autour de Revanche devant cette palpitante information tandis qu’il continuait : « même qu’il s’est battu contre les hommes des mondes extérieurs et qu’il s’est fait blesser. C’est ma mère qui l’a dit.

- Et tu l’as déjà vu ? » Demanda une voix.

« Non. Ma mère m’a dit qu’elle l’avait rencontré quand elle est allée se battre sur Saphir mais ils n’ont pas gardé contact. Ils sont restés très peu ensemble parce qu’après, elle devait venir reconstruire Taegaïan. Même que ma mère, elle pensait qu’il était mort mais je lui ai dit qu’il était vivant parce que je le sentais dans ma tête.

« Hoooo » s’écria Arc en Ciel, « que c’est beau !

Et alors, ta mère, elle est allée le retrouver sur Saphir ?

- Non, elle a dit un gros mots puis elle est partie en claquant la porte. »

La petite commençait à s’impatienter. Cette histoire de héros blessé était un peu trop romanesque. Elle n’aimait pas trop voir Revanche accaparer l’attention ainsi. Quoique, il était mauvais conteur. Il aurait dû raconter des détails épiques de bagarres avec des morts et tout. Mais il valait tout de même mieux dévier l’attention : « Souffle, tu viens jouer avec nous ? » dit-elle à la grande toujours étendue sur son muret.

« Non » répondit-elle, « je suis trop grande pour les jeux de bébé

- Ma mère, elle m’a dit continuait Revanche « que le plus important c’était que je m’occupe des terres d’Azlan et que c’était ce que mon père voudrait mais c’est pas vrai, mon père il pense que je dois faire ce que je veux et pas obéir à ma mère.

- Papa, il dit que le territoire d’Azlan, c’est pas un vrai territoire, c’est juste des rebuts de Taïla.

- C’est quoi des rebuts » lança une voix ?

- Même pas vrai » s’exclama Revanche

« Si c’est vrai.

- L’écoute pas Revanche » lança Rivière « le fils de Cobalt n’est qu’un bébé, il n’a même pas de noms.

Mais Revanche n’écoutait plus. « Et ma mère, elle dit que ton père, il est inconscient d’abord.

- Ca veut dire quoi inconscient » dit une voix ?

« Ca veut dire que Cobalt, c’est qu’un gros nul.

- Mon père il est pas nul reprit le petit bout de plus en plus fort, même qu’il sait piloter des vaisseaux et construire des régulateurs thermiques, des isolants phoniques et des batteries solaires et qu’il est plus fort que les mondes extérieurs..

Un groupe d’hommes et de femmes assis sur le sable de la plage se retournèrent avant d’arriver en courant, séparant les enfants. La petite fille sentit une poigne ferme s’accrocher à son bras et la tirer vers la villa.

« J’ai rien fait Plumeau » s‘exclama-t-elle. « C’est pas moi.

- Vous n’avez pas honte tous autant que vous êtes ! » Répondit la gouvernante, vous battre comme des animaux !

Tu vas aller dans ta chambre, puisque tu es incapable d’organiser des jeux calmes, je vais t‘en proposer. Je suis sure que tu as encore des leçons à apprendre.

- Mais c’est le fils de Cobalt qui…

- Je ne veux pas le savoir

- Et Revanche il…

- Ce n’est pas mon problème.

- Et puis Souffle elle…

- Vous n’êtes pas capable de faire autre chose que vous chamailler. C’est une honte.

- M’en fiche de toute façon, ils sont pas marrant. »

La gouvernante soupira, il serait tant que tu apprennes à te socialiser un peu. Demain, il y a la cérémonie pour ton nom, après c’est la délégation de Maniya et celle de Tiyana qui arrivent. Tu ne peux pas passer ta vie à jouer avec les enfants du peuple.

- Et pourquoi pas ? » Demanda-t-elle tandis que Plumeau lui ouvrait la porte de sa chambre.

« Parce que tu n’es pas comme eux.

- Et pourquoi ? » Demanda-t-elle encore avant que la porte de sa chambre se soit refermé.

« Parce que » lui dit sa gouvernante à travers la porte. Et pourquoi elle se faisait toujours gronder ?


AP : 2. Rêves d'enfants : Chapitre 2

"L'enfance est une chose étrange, à la fois adorable et exténuante, un trésor et un chaos."

[Christian Bobin]
Geai

Plume

La petite sentit sa tête devenir lourde. Elle commençait à glisser le long de son bras tandis que le ronronnement de la voix de sa gouvernante la poussait toujours plus avant vers le sommeil. Sans plus d’appui pour la soutenir, elle tomba mollement contre son ardoise et ne se releva plus.

« Tu dors ? » demanda sa gouvernante

« Oui. Pitié Plumeau, plus de leçon, ça fait des heures que tu me fais travailler. Je suis si fatiguée. » Soupira-t-elle. « Je crois que je suis encore malade »

Après un léger coup à la porte, une domestique en sari bordeaux et argent ouvrit la porte doucement.

La petite tourna à peine la tête sans la soulever de son ardoise dans un air de profond désespoir afin de rendre sa maladie plus crédible.

« Qu’est ce qu’il y a » demanda-t-elle d’une voix proche de l’agonie.

« Chiffre, le fils de Mangue, Marchand des domaines demande s’il peut avoir l’honneur d’être reçu par la fille de l’Adarii Pluie »

La petite leva soudain la tête, toute trace de fatigue évaporée, et essuya sa joue pleine de craie à l’aide de la manche de sa tunique sous le regard désespéré de sa gouvernante.

« Je peux y aller ? » demanda-t-elle suppliante. Puis, sans attendre la réponse, elle sauta au bas de sa chaise et se précipita par la porte ouverte ignorant l’énumération de ce qu’elle devait faire d’abord tel que mettre une tunique propre, des sandales et ne pas oublier qu’elle était soi-disant malade. Elle se précipita pieds nu dévalant les escaliers de pierre, se rattrapant à une colonne et s’y agrippant pour tourner autour plusieurs fois avant de se diriger en titubant vers le salon d’accueil. « Que tu es beau ! » s’exclama-t-elle apercevant le petit garçon dans une tunique de fin coton du désert rehaussé de perles de verres.

« Mon père dit que je suis trop grand pour m’habiller n’importe comment. Il m’a dit que je faisais honte à toute la société marchande à traîner vêtu comme un paysan et qu’il était hors de question que je franchisse encore le seuil de la villa Adarii tant que je n’aurais pas décidé de me tenir correctement. »

Ces paroles firent douloureusement écho aux reproches qu’elle entendait quotidiennement. Au fond, elle avait encore le droit. Elle était encore petite elle.

Elle fit signe à un serviteur et lui demanda d’apporter à boire puis elle précéda son ami vers le salon de réception. Le petit garçon jeta un œil discret vers Brume et Ruisseau qui prenaient des rafraîchissements dans un coin du salon et fut soulagé de constater qu’elles ne s’occupaient pas à lui alors, il continua à parler à son amie. « Nous avons été flatté que vous veniez à la cérémonie pour mon nom et j’espère que vous remercierez ton oncle et tuteur Maître Glace pour l’honneur qu’il a fait à ma famille en autorisant ta, votre présence.

- Tu as mis combien de temps pour apprendre ce discours par cœur ? » lança la petite fille en s’allongeant dans un sofa donnant sur les jardins du patio.

« Pas trop longtemps cette fois-ci mais en principe, j’aurais déjà dû te le sortir il y a deux jours quand je vous ai vue chez Coton, mais j’ai oublié. Cela dit, mon père trouve que je manque de convichons non, de conviction. Un truc dans le genre. Vous savez ce que c’est ?

- Oui, laisse tomber » dit-elle en haussant les épaules « encore un truc de grand. Mais moi je n’ai pas encore de nom alors ce n’est pas la peine de me parler comme à une vieille.

- Mon père dit que je dois m’habituer dès maintenant à vous parler ainsi.

- Tu comptes rester debout ? » Ajouta-t-elle devant le petit qui se dandinait d’un pied sur l’autre.

« Il dit que je ne dois pas m’asseoir avant que tu m’y autorises.

- Il t’a vraiment grondé fort !

- Tu n’imagines pas. C’est qu’on s’est fait attraper par mon père hier en revenant des carrières avec mon cousin et Coton. Ma gouvernante nous a suivi et nous a ramené devant mon père. Il nous a fait des histoires pendant toute la soirée en énumérant tout ce qu’il avait à me reprocher et il a fini en ajoutant à la liste que je devais me tenir correctement et me sortir tout le baratin que je t’ai.. vous ai sorti. Quand j’ai demandé ce matin la permission de venir te voir, il a dit qu’il ne voulait plus que je vienne si c’était encore pour lui faire honte. »

Il se remit à soupirer, s’affala dans le sofa et pris un bol de jus de fruit sur le plateau qu’on lui tendait

« Alors tu n’as pas pu aller à la carrière ?

- Si j’y suis allé avant hier. On a joué aux aventuriers.

- Pour de vrai ?

- Oui, même qu’on est descendu jusqu’au désert au niveau de l’astroport pour montrer les vaisseaux à mon cousin et après on a eu du mal à escalader pour rentrer.

- Et t’as vu des nomades du désert avec des chameaux et tout ?

- Non mais on y retournera.

- Je voudrais venir mais ma mère n’acceptera jamais, elle dit que certaines galeries menacent de s’effondrer.

- C’est ce qu’a dit mon père mais on va quand même tenter d’y aller demain.

- J’essayerais de venir. »

Chiffre hésita et la regarda d’un air suppliant. « C’est qu’on s’est déjà fait pincer une fois et… »

La petite se leva, contourna la table basse et s’assit à coté de son ami pour pouvoir parler à voix basse. Après un coup d’œil à Brume et Ruisseau qui discutaient à l’autre bout du salon, elle reprit sur le ton de la confidence. « J’en ai discuté avec Eclaircie, il dit que lui il arrivait à tromper ses parents. Il m’a dit que je devais supprimer toutes traces d’excitation trop intense. Il dit que c’est ça que ma mère repère quand je fais des bêtises. Il m’a appris une technique de relaxation. Il appelle ça refouler ses émotions.

- J’ai rien compris.

- Moi non plus mais il s’agit de me persuader que je ne fais rien de mal.

- J’ai jamais rien compris à vos trucs et mon père dit que ça ne me regarde pas et que je ne dois surtout pas me mêler de ce qui ne me regarde pas mais si ça marche se serait bien, tu pourrais venir. Enfin, si t’es plus malade.

- Pourquoi je serais malade ?

- Coton m’a dit que après qu’on vous a laissé la dernière fois, vous êtes tombée malade.

- Ha ça. Non, c’est rien.

- T’as eu quoi ?

- Je sais pas » dit-elle en haussant les épaules. « J’ai vu des trucs bizarres et j’ai cru voir mon grand frère.

- C’est possible ça ?

- Non, mon frère est à Tiyana, comment veux-tu que je le vois ?

- Je ne sais pas moi, votre mère, elle peut bien parler à des gens qui ne sont pas là, pourquoi tu ne pourrais pas voir pareil ?

- je suis trop petite, et ça ne marche pas comme ça, enfin je crois. Bref, oncle Glace est venu me chercher et puis il m’a posé pleins de questions et n’a rien voulu me dire, comme d’habitude. De toute façon on ne me dit jamais rien. A croire que je ne suis qu’un bébé.

- Je croyais que vous étiez une espionne et que tu savais toujours tout ? »

La petite regarda son ami. Il était agaçant. Déjà, il lui avait rappelé cette situation inconfortable quand, deux jours plus tôt, elle s’était réveillée dans sa chambre avec beaucoup trop de monde autour d’elle. Ho ça, ils étaient au petit soin pour elle. « Qu’est ce qui s’est passé ? » avait-elle demandé.

« Tu a faim » avait répliqué sa mère.

« Non Qu’est ce qui s’est passé ?

- Peut-être veux-tu boire quelque chose.

- Non maman, Qu’est ce qui s’est passé ? »

Après lui avoir encore demandé si elle était fatiguée et si elle avait mal quelque part, son oncle était arrivé.

« Qu’est ce qui s’est passé ?» avait-elle encore demandé.

- Cesse de poser des questions et dis-moi exactement tout ce dont tu te souviens » avait-il rétorqué avec sa douceur habituelle.

Qu’est-ce que ça avait pu l’énerver.

« Et ne te crispe pas ainsi » avait-il ajouté.

Non, il ne valait mieux pas que Chiffre lui rappelle ses bons souvenirs. Et surtout pas qu’il insiste en lui faisant remarquer ses quelques lacunes dans sa carrière d’espionne imaginaire.

« Qu’est ce que tu veux que j’espionne avec des gens qui parlent pas ? La seule façon de savoir quand il se passe quelque chose d’intéressant ici, c’est quand il y a le silence. Ca papote pendant des heures de banalités barbantes et tout d’un coup, plus rien et là, tu peux être sur qu’il se passe quelque chose et que je le saurais jamais. »

Elle avait parlé de plus en plus fort et criait presque à la fin de son discours

« Je dois y aller ». Chuchota Coton en se levant précipitamment, trop gêné pour dire autre chose.

« Déjà ! Non, reste.

- Non, il doit partir » confirma Brume haussant la voix pour se faire entendre de l’autre coté du salon.

La petite passa rapidement en revue ce qu’elle venait de crier sans réfléchir. « Je vais encore me faire gronder » conclut-elle.

« A demain. » Chiffre traversa le grand salon d’accueil laissant la petite à son triste sort. Elle suivit des yeux son amis et se recoucha dans un nid de coussins.

Elle entendait chuchoter Brume et Ruisseau à l’autre bout du salon et souleva légèrement les yeux. Brume se leva et s’éloigna vers la porte. Elle soupira de soulagement en constatant qu’elle ne paraissait pas disposée à lui faire la morale. Ruisseau restait seule devant la table basse. Elle avait sorti un jeu de runes et les disposait devant elle. Certaines légendes des îles d’Amaerua d’où elle venait parlaient d’une destinée qui pouvait être révélée par ce genre de jeu. Elle mettait ces croyances dans la même catégorie que tous ses gris gris censés attirer la chance qu’on trouvait dans les campagnes. Ca ne marchait pas. C’est ça mère qui le lui avait dit. Sans raison, cette pensée augmenta encore sa contrariété. Elle se dit qu’elle devrait sans doute aller autre part. Elle avait déjà de la chance de s’en tirer à si bon compte Son irritation risquait de fâcher Ruisseau. Elle s’entendait bien avec elle. Des maîtresses de Glace, c’était sa préférée. Mais elle en avait déjà assez fait, il ne serait peut-être pas opportun de la narguer en restant là.

« Qu’est ce qui te mets dans un tel état fille de Pluie et d’Orage ? » Ruisseau ne quitta pas son jeu des yeux pour demander cela.

Trop tard. La petite ne savait pas quoi dire. Elle se faufila entre les coussins et alla s’asseoir sur le plus gros face à Ruisseau.

« C’est injuste. Depuis que Glace m’a ramené de chez Coton avant-hier, tout le monde me regarde bizarrement.

-On dit Maître Glace »

La petite chassa ses considérations d’un revers de bras

« C’est vrai, personne ne me dit rien et ça me concerne. » Elle réfléchit un instant avant de reprendre. « Est-ce que je suis très malade et que je vais mourir ? »

Ruisseau se mit à rire aux éclats. « Bien sur que non, qui est ce qui t’a mis cette idée en tête ?

- J’ai entendu parler une servante, elle disait que sa grand-mère s’était évanouie et qu’elle était morte.

- Mais non, tu es en pleine forme. Pourquoi ? Tu entends encore quelqu’un qui t’appelle dans ta tête comme tu dis. »

La petite fit non de la tête.

« Bon, alors tu es guérie. J’ai une bonne nouvelle pour toi » ajouta-t-elle. La prochaine assemblée se déroulera ici.

- C’est pas à Maniya ?

- Non.

- Ah. » Elle ne savait pas si c’était vraiment une bonne nouvelle. Elle aimait bien aller à Maniya. D’un autre coté, il y aurait plein de monde qui viendrait ici et ce pourrait être amusant.

« Il y a mieux » ajouta Ruisseau.

La petite regarda du coin de l’œil la jeune femme jouant toujours avec ses pierres.

« Maître Matinée nous fait l’honneur de venir personnellement diriger l’assemblée.

- C’est vrai ! Oncle Matinée vient représenter le domaine de Tiyana!

- Oui .

- Tu crois que mon frère viendra aussi ? Ca fait plus de deux ans que je ne l’ai pas vu.

- Oui, il vient aussi.

- Ca me fait plaisir » dit-elle se levant d’un bond se jetant dans les bras de Ruisseau.

« Ho, on se calme » dit-elle éloignant doucement la petite. « Préviens la prochaine fois avant de faire ce genre de chose. C’est assez… déstabilisant.

- Désolé, mais je suis si contente. Il faut que je le dise à Chiffre.

- Non », reprit Ruisseau l’arrêtant net sur sa lancée. « Il faut que tu montes continuer tes leçons et tu demanderas à Plumeau de te faire réviser la façon de te comporter et tu lui préciseras de bien insister sur certains détails du genre : Evitez de parler de tout en de n’importe quoi à tous les gamins qui passent.

- C’est pas n’importe qui, c’est Chiffre. » Ruisseau lui fit les gros yeux. Elle savait qu’insister serait inutile « Il en sera fait selon vos désirs » soupira-t-elle

« Il te faudra un nom aussi pour recevoir tout ce beau monde.

- C’est vrai » hurla la gamine son sourire retrouvé prête à s’élancer de nouveau dans les bras de Ruisseau.

« Et tu peux me faire un câlin » dit cette dernière en souriant. Allez file » ajouta-t-elle après l’avoir embrassée.

Elle quitta la pièce mais s’arrêta au milieu de l’escalier. On ne lui avait toujours pas dit ce qu’elle avait eu constata t elle sa mauvaise humeur revenant d’un coup.

« Maman m’a dit que tu voudrais jouer avec moi. »

La petite leva les yeux vers le haut de l’escalier pour apercevoir Revanche et l’envie de passer sa mauvaise humeur sur le petit garçon l’envahit. Depuis qu’il était arrivé, elle passait son temps à l’éviter tandis que sa mère la sermonnait sur l’attention qu’il fallait porter à ceux qui lui rendait visite. Que sa mère, s’occupe de la mère de Revanche si elle voulait. Mais pourquoi devrait-elle s’occuper de lui, il n’était pas drôle.

"Enfants, vous étiez sans défauts. Que s’est-il donc passé au cours de votre adolescence ?"

[André Lévy]
L’enseignement

Terre

« Tu veux encore des nems Accalmie ?

- Je m’appelle Lull, je vous ai déjà dit

- Tu sais moi, l’anglais…

- Vous ne faites jamais la cuisine monsieur Malta ?

- C’est pas trop mon truc et tu peux me tutoyer, à me dire vous, j’ai l’impression d’être vieux. Et je m’appelle Thibault. Monsieur Malta, c’est mon père et il est mort. T’as l’heure ?

- 14h02

- Faut que je me dépêche, j’ai un avion pour Paris dans deux heures.

- Tu t’en vas ?

- Je reviens demain soir, j’ai deux ou trois personnes à voir et quelques recherches à faire.

- Pour les Maÿcentres ?

- Les personnes à voir oui et les recherches c’est pour moi. Je travaille sur certains mythes Sumériens, tu connais ?

- C’est une ancienne civilisation au moyen orient ou un truc comme ça. Je ne savais pas que tu t’intéressais à l’histoire.

- Pourtant, souvent, le passé est le meilleur professeur pour l’avenir.

- Je ne sais pas mais là, c’est bien la première fois que tu as l’air d’un prof. Tu te la joues Indiana Jones ?

- En quelques sorte et j’aurais besoin d’un assistant pour trouver le trésor. Tu me suis ?

- Ou ça ?

- En Mésopotamie.

- Tu déconnes là ? Je ne peux pas partir en Mésopotamie.

- Pourquoi pas, tu as dit toi-même que tu n’avais plus rien à faire ici.

- Non, je ne peux pas partir ainsi et de toute façon, on ne me laissera jamais aller là-bas.

- Il suffirait juste de convaincre les gars de l’aéroport que tu as une autorisation. Tu devrais être capable de leur faire croire ça.

- Qu’est ce que tu veux dire par là ? »

- Je dois me dépêcher, on se voit demain.

- Attends, je comprends rien, pourquoi veux-tu que je t’accompagne ?

- Parce que j’ai besoin de quelqu’un pouvant déplacer des objets par la pensée. A demain Accalmie » Dit Thibault en fermant la porte derrière lui.

Voilà, c’était quitte ou double. Un coup vraiment risqué mais il n’avait pas trouvé mieux dans le temps imparti. Soit le gamin s’enfuyait, mort de trouille, se réfugier dans les jupes de sa mère, soit il le suivrait au bout du monde pour en savoir plus. Depuis trois jours qu’il était avec lui, il le sentait capable de le suivre mais il ne pouvait en être sur. Il aurait voulu attendre d’avantage mais le petit commençait à songer à retourner chez ses parents. Ce n’était pas bon ça. En plus, Mike risquait d’avoir l’idée de venir fouiller par ici. Il eut envie de faire demi tour, c’était vraiment trop risqué ce plan. Pourtant, il prit la direction de l’aéroport. Dans tous les cas, il fallait que le gosse le suive de son plein gré. Peut-être aurait-il mieux valu essayer de le convaincre de partir directement avec lui laisser le temps de réfléchir. Non, il y avait déjà pensé et en était arrivé à la conclusion qu’Accalmie devait y réfléchir seul. S’il restait, il l’aurait harcelé de question et pour l’instant il ne devait pas en dire plus. Il allait à Paris, il faisait ce qu’il avait à faire. Ensuite demain, il lui passerait un coup de fil croisant les doigts pour qu’il soit encore là. Il lui dirait qu’il y avait du nouveau, quelque chose de sensationnel. Il faudrait qu’il réfléchisse pour trouver quelque chose qui vaille le coup et il lui proposerait de venir le rejoindre à paris et de là, ils partaient direct pour Dubaï d’amuser un peu pour le motiver. Ainsi, il n’aurait pas le temps de lui poser des questions. Il n’arriverait jamais à attendre le lendemain. Il aurait du mal à attendre le lendemain mais il fallait laisser mûrir sa curiosité. Il prit son portable et composa un numéro. Répondeur à la con songea-t-il en entendant l’éternel litanie. « Allo Nana, rappelle bon sang. Je dois parler à Marcus ». Il raccrocha. Elle ne rappellerait pas. Pénible aussi ces deux-là. Il serait obligé d’aller se traîner jusqu’en crête. Comme s’il n’avait que ça à faire. Son cœur sembla se serrer soudain et il abandonna ses réflexions pour quelque chose de plus urgent.

Plume

« J’ai rien fait » cria la petite fille encore debout à coté du petit Revanche en pleur. Plumeau mit les mains sur les hanches avec son air fâché qu’elle prenait dès qu’elle était obligée de sortir de ses commérages avec les autres domestiques.

« Qu’est-ce que tu as encore fait ? »

- Rien. Revanche m’a demandé de jouer avec lui. Alors on est venu dans le patio mais il a glissé sur la marche et il est tombé dans la piscine » ajouta la petite fille en retenant un fou rire. Elle s’approcha de Plumeau pour lui parler à voix basse. « Revanche, il tient même pas sur ses pieds, il est pas marrant, et puis fait toujours pleins de discours sur des trucs compliqués et il commence toutes ses phrases pas « ma mère elle a dit que » et sa mère, je ne l’aime pas, Sentiment regarde toujours tout le monde de haut et…

- Ca suffit jeune fille, on arrête les impertinences. Si tu n’es pas capable de jouer tranquille avec les invités, tu vas aller jouer dans ta chambre.

« Mais j’ai rien fait, c’est injuste ! En plus, pourquoi Revanche il a un nom et pas moi alors qu’on a le même age ?


AP : 2. Rêves d'enfants : Chapitre 1

Après Pluie : Partie 2 : Rêves d'enfants : Chapitre 1


"L'enfance est indigente, chimérique, indéchiffrable. Elle est un mystère simple et respectable. Elle est à l'image du grain qui éclate. Elle est violente."

[Robert Lalonde]
Extrait de La belle épouvant

e

Plume

La petite fille entama quelques pas de danse au rythme de la musique puis se mit à tourner doucement d’abord : un tour, deux, trois puis de plus en plus vite écartant les bras pour un meilleur équilibre. Dix, onze, douze… Vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente. Elle s’arrêta brutalement tandis que sa tête continuait à tourner. Après quelques pas chancelant, elle tomba sur l’épais tapis de laine et ferma les yeux respirant profondément pour contrer la nausée qui montait en elle. Viens viens viens, En plus du tournis, la litanie désagréable semblait s’intensifier. C’était comme un appel. Quelque chose qui l’attirait continuellement depuis des semaines. Sauf qu’elle ne l’entendait pas vraiment. En tout cas pas comme une voix. Une sensation plutôt. Parfois à la limite de sa conscience, parfois si fort qu’elle la submergeait. Elle savait qu’elle aurait dû en parler à quelqu’un mais qui l’aurait cru ? Ou alors on lui ferait des mystères et on ne lui dirait rien. Autant ne rien dire alors.

« Trente tours : recours battu, » lanca-t-elle.

« J’en ai compté que 29 ».

Elle tourna la tête vers la voix et ouvrit les yeux remarquant avec plaisir que le monde autour d’elle avait fini de danser : « C’est le fait d’avoir un nom qui te fait croire que tu sais compter ? »

Elle se leva et fit quelques pas en se déhanchant exagérément comme les grandes filles très bêtes faisaient devant les garçons. « Soierie » dit-elle imitant la voix à la fois fière et maniérée que la fille du maître artisan Cristal avait employé en entrant pour annoncer qu’elle avait un nom maintenant et qu’on ne pouvait plus la traiter de bébé.

Un garçon pouffa assis à l’autre bout du tapis. Il adorait voir quelqu’un remettre sa petite sœur à sa place. C’était si rare. Trop de gens avaient tendance à admirer sa sœur, elle attrapait la grosse tête.

Soierie hésita, regarda un instant celle qui l’avait insultée, pointa un doigt accusateur sur elle mais son frère intervint : « Soierie, tu as aussi des problèmes de mémoire ? Tu as besoin que je te rappelle qui tu as en face de toi ? »

Elle regarda son frère. Son expression crispée se mua en un soupir et sa voix s’emplie d’une grande lassitude imitant à la perfection sa gouvernante en fin de journée « J’ai autre chose à faire que m’amuser. Je suis grande, j’ai six ans et j’ai des responsabilités. » Tout en disant cela, elle se leva, se tenant le plus droite possible, salua la petite fille et s’éclipsa sa courte tunique ne laissant aucune possibilité de cacher qu’elle se tenait sur la pointe des pieds pour paraître plus grande.

La petite fille toujours à terre grattait distraitement une tache sur le tapis. C’était elle qui l’avait faite. Elle avait renversé du miel. C’était quand ce tapis se trouvait encore dans sa chambre. Puis, elle s’était prise d’une frénésie pour changer toute la décoration de ses appartements. Elle voulait du bleu. Alors, elle avait donné ce tapis rouge à la famille de son ami. Les rayons du soleil qui traversaient les arcades lui donnaient des reflets bizarres, on aurait cru que des animaux dansaient dedans, elle crut voir un chameau dans quelques jeux de lumière passant à travers l’olivier du jardin. L’appel se faisait plus discret dans sa tête. Viens viens viens murmurait-il imperceptiblement comme s’il suivait le rythme des vagues. Soierie avait contourné la maison et marchait maintenant sur la plage. Elle ne devait pas se rendre compte qu’elle pouvait encore être vue car elle avait abandonnée ses grands airs, se contentant de lancer du sable avec les pieds en parlant toute seule. Ce que ça pouvait être bête une fille ! Elle se fit mentalement la promesse qu’elle ne deviendrait jamais ainsi.

Elle se retourna vers le grand frère. Il s’appelait Coton. Il avait déjà presque huit ans. Deux ans de plus qu’elle. Pourtant, elle s’était toujours bien entendue avec lui. Il s’était levé pour accueillir deux autres garçons qui avaient franchi le seuil du jardin. Elle les regarda distraitement. Un des deux était le fils d’un des marchands des domaines, Mangue. Elle le croisait souvent. Il n’avait que 7 ans mais il venait souvent aider son père. Il s’appelait Chiffre. Lui aussi venait d’avoir son nom. Elle était allée à la cérémonie la veille. Mais il n’en ferait pas toute une histoire comme Soierie. Elle aimait beaucoup Chiffre. Quand sa gouvernante lui racontait les histoires des livres de sa mère, elle s’imaginait que Chiffre pourrait être un chevalier et qu’il se battrait pour elle. Enfin qu’il se battrait avec elle parce qu’elle ne voyait pas pourquoi elle resterait sans rien faire pendant qu’il s’amuserait tout seul. Il y aurait des dragons aussi mais ils ne se battraient pas contre eux parce qu’ils seraient gentils et ils pourraient monter sur leur dos et s’envoler comme elle le faisait avec Onirique dans ses rêves. L’autre garçon, elle ne l’avait jamais vu. Elle attendit qu’ils arrivent à sa hauteur pour leur adresser un sourire. « Heureuse de te voir Chiffre, fils du maître marchand Mangue. Présente-moi ton ami. »

Le petit garçon rendit ses salutations et présenta celui qui l’accompagnait comme une sorte de cousin, fils d’un dresseur de chevaux dont elle n’avait jamais entendu parler. Il venait d’une campagne assez éloignée. Puis, il se contenta de désignait la petite du doigt et de dire « c’est la fille de Pluie ». Chiffre parlait peu. Il ne s’embarrassait jamais de longues formules de présentations inutiles quand il pouvait résumer la situation en quelques mots. Son cousin bafouilla quelques mots. La plupart des gens de la campagne étaient très simple.

Elle se décida à proposer un jeu afin de couper le malaise qui s’était instauré. « Si on allait se baigner » lança-t-elle détachant les fibules d’argent retenant sa tunique sans attendre la réponse.

« Je préviens ma gouvernante » dit Coton. « Elle ne veut pas que je me baigne tout seul et s’il s’agit de toi, rien qu’à l’idée qu’il pourrait t’arriver quelque chose, elle serait capable de faire une attaque.

- Pas le temps » dit l’autre garçon. « Il s’approcha d’elle et de Coton qui l’avait rejoint pour leur parler à voix basse : « on va à la carrière. On a trouvé un passage donnant sur le désert. Tu n’as qu’à dire à ta gouvernante que tu viens chez moi et à la place on y va ». La perspective d’une excursion illicite alluma dans les yeux de Coton une lueur malicieuse mais il jeta un œil à la petite fille pour lui demander son avis.

« Le jour où je pourrais faire ce genre de chose sans me faire repérer sera un jour de fête mais vas-y toi. »

Coton hésita puis se tourna vers les deux autres garçon. « Une autre fois. Je reste avec elle.

- On peut rester aussi » dit Chiffre partagé entre son envie d’aventure et son devoir envers la petite.

- Non, vas-y mais viens me raconter quand tu pourras.

Le petit Chiffre sourit : « d’accord »


"L'adolescence est une emphase : elle est sensible à la bassesse, plus encore qu'à l'erreur"

[Jean-Michel Michelena]
C'est une grave erreur que d'avoir des ancêtres forbans

Terre

Voilà, on a fait le tour. Tu as de la bière dans le frigo mais tu es peut-être un peu jeune pour ça et puis de quoi manger aussi. Evite de répondre au téléphone quoique, je ne voie pas qui pourrait appeler. Et n’ouvre pas à la porte, il y a parfois des filles, mais bon, ce n’est pas pour toi. Après, tu as la télé, quelques bouquins.

- Pourquoi faites-vous ça ? »

Thibault se gratta la tête. Pourquoi faisait il ça. Par vengeance sans doute mais il fallait avouer que la situation était si inattendue qu’il était peu préparé. A voir le jeune garçon devant lui, un pincement au cœur l’envahit. Il en imaginait un autre, plus jeune encore puis chassa ses considérations. Il fallait faire face aux priorités. Cacher ça à Mike et préparer leur départ. Le mieux serait de partir le plus vite possible avant que le gosse se reprenne mais il ne devait pas non plus agir à la légère. Il n’aurait sans doute pas d’autres opportunités.

« Pourquoi, ne diriez-vous rien à mon père ?

Parce que le gentils et brave Mike ferait échouer tous ses plans bien entendu. Thibault détestait pris au dépourvu ainsi. L’improvisation n’était pas son fort.

« Tu sais, je suis célibataire, alors les gosses, je ne sais pas trop comment ça marche. Si tu t’es enfui de chez toi, je suppose que tu avais une raison. »

Lull ne perçut aucune trace de tromperie dans ces propos. Il fut rassuré de constater qu’enfin quelqu’un le comprenait. En général les adultes avaient des difficultés à sortir un raisonnement simple et sensé. Surtout ses parents. Il posa son sac à dos et s’affala dans un des canapés face à la mer.

« Chouette appart ça paie les Maÿcentres.

- Mouhai, c’est pas vraiment eux qui ont payé ça et ce n’est pas vraiment là que je vis d’habitude mais paradoxalement, je ne pense pas que ton père aura l’idée de te chercher ici. Je dois y aller. J’ai du travail » et je dois réfléchir à tout cela pensa-t-il. « Je reviendrais ce soir avec des pizzas, t’as une préférence ?

- Ouhai, n’importe quoi avec des anchois.

- C’est marrant, ton père aussi raffolait des anchois.

- Il a du changer de goût alors parce que maintenant, il n’aime plus ça. Toute façon, Mike, n’aime rien.

- Ha oui, Mike, c’est vrai, il n’aime pas les anchois.

Bon il faut que j’y aille. J’ai ton numéro de portable, si il y a un problème je t’appelle.

- Je l’ai débranché, je ne veux pas qu’on puisse me contacter.

- Oui, logique, quand on fait une fugue on débranche son portable. Bon alors, si j’ai besoin de te joindre, je t’appelle ici. Je sonne deux coups, je raccroche et je rappelle et la seulement tu réponds.

- Code secret, j’adore. Ok, j’ai compris ».

Thibault referma la porte derrière le gamin approcha son doigt du bouton d’appel de l’ascenseur et renonça, préférant descendre l’escalier. Marché l’avait toujours aidé à réfléchir. Il lui fallait un billet d’avion. Non, deux. Un gosse en fugue, ce n’était peut-être pas discret mais les aéroports ne seraient pas sur le qui vive pour si peu.

Passer la douane avec lui, ne sera pas évident. Ils pourraient se cacher dans le coin le temps de réfléchir. Chez Substance peut-être. Il avait une maison au milieu de rien vers Gallagre. L’avait-il encore seulement ? Ca remontait à plus de vingt ans et depuis une bonne dizaine d’année, il ne descendait plus de son nid d’aigle. Il pourrait aller jusque là. Mais c’était pareil, aller en crête impliquait des contrôles d’identité. Et, Mike le connaissait et surtout le vieux Marcus lui ferait des leçons de morale interminables. Un jour il devrait y aller, mais seul. C’était trop rapide tout cela, son plan n’était pas achevé. Il s’était fait embaucher dans l’espoir d’attirer la confiance du petit Gentry mais il n’avait pas prévu que ça puisse aller si vite. Il avait élaboré une organisation minutieuse. Il comptait d’abord approcher son ami. Pour faire plus discret. Ca avait marché au delà de ses espérances les plus folles D’un coté, c’était inespéré mais de l’autre, il n’était pas préparé, il devait remanier ses plans, et il avait horreur de réfléchir à la hâte.

Ce gosse devrait pouvoir les convaincre de le laisser passer à l’aéroport mais il ne voyait pas comment lui suggérer ça. Il ne le suivrait pas de son plein gré sans poser de question. Il n’était pas bête à ce point. Il ne pouvait pas le forcer non plus. Non, il fallait qu’il le suive de son plein gré. Dans tout les cas, il se rendrait compte qu’il en sait pas mal à son sujet. Il voudra en savoir plus.

Thibault s’immobilisa. Tout en réfléchissant, il était arrivé jusqu’à la digue. Quelques promeneurs le dépassaient sans lui prêter attention. « Bien sur » s’écria-t-il tout seul.

Hélène t’a t elle appris que la curiosité était un vilain défaut petit Accalmie ?

Sans doute oui. Pourtant, il était prêt à parier que s’il titillait sa curiosité, juste un petit peu, il serait prêt à le suivre au bout du monde.

"Les enfants vous prennent pour ce que vous êtes et pas pour ce que vous représentez."

[Jodie Foster]
Studio Magazine - Avril 2002

Terre

Viens viens viens C’était comme ça un monde parfaits se dit la petite fille pour se changer les idées de la litanie qui envahissait à nouveau son esprit. Ses cheveux étaient encore humides de leur baignade et couvert de sable. Sa gouvernante allait encore devoir tirer dessus pour enlever les nœuds. Elle préférait ne pas y penser pour l’instant. Coton était à ses cotés. Il faisait des dessins dans le sable. Elle sentit une ombre lui cacher le soleil et se retourna pour voir Soierie debout devant elle. Les bras croisés et le visage fermé, elle attendait qu’elle lui adresse la parole.

« Quoi ? » se contenta de dire la petite. Les leçons de sa gouvernante lui revenaient en mémoire. Des histoires de politesse, de dignité. D’ennui quoi. Elle ne pouvait pas supporter Soierie, c’était plus fort qu’elle, elle ne l’aimait pas. En fait, elle ne supportait pas ses filles qui faisaient pleins de manières. Les garçons étaient plus amusants.

« Je viens m’excuser » répondit Soierie

« T’excuser de quoi ?

- De t’avoir insultée

Qu’est ce qu’elle racontait encore celle–là ? « Tu ne m’as pas insultée »

Soierie quitta son attitude crispée « c’est ce que j’ai dit à ma mère. J’ai dit que j’avais rien fait. Que c’était toi qui t’étais moquée de moi et que je m’étais contenté de partir mais elle m’a dit que je devais apprendre à être plus respectueuse envers toi et que c’était un honneur pour notre maison de recevoir une enfant des Adarii et moi, je lui ai dit que je le savais bien et que jamais je me serais permise de dire quoi que ce soit. Enfin, c’est vrai, j’ai pensé que tu n’avais pas à me parler comme ça et je sais que je n’aurais pas dû le penser mais c’est vrai aussi que tu n’avais pas à me parler comme ça mais je te respecte et ….

Viens viens viens, « J’ai aucun besoin qu’on me respecte, contente-toi d’arrêter tes manières, Viens viens viens On dirait ma cousine Arc en Ciel, la fille de Oncle Grêle. Je te la présenterais la prochaine fois qu’elle viendra. Vous devriez bien vous entendre. Viens, viens viens

- Ce serait un grand honneur pour moi de la rencontrer » recommençait Soierie avec ses manières de petites précieuses.

« Venir où ? » cria-t-elle exaspérée par cet appel lancinant. Soierie la regardait avec des yeux ronds comme des tasses. Elle le remarqua à peine. Elle semblait se fondre dans la brume. La plage était toujours là mais une grande salle était comme apparue devant elle. Elle tanguait tandis qu’on la secouait. Elle entendait Soierie qui hurlait, Coton l’avait pris par les épaules, elle lui parlait mais elle n’entendait pas.

Un choc froid et elle se retrouva sur la plage, trempée. Elle regarda, éberluée, coton qui tenait encore un grand récipient. Il avait dû lui renverser de l’eau sur la tête. Leur gouvernante était là aussi. Elle posait sa main sur son front comme si elle avait de la fièvre. Ce geste l’irrita et d’un coup sec, elle retira la main de la gouvernante.

« Qu’est ce qui t’arrive ? Tu ne bougeais plus. Tu restais la bouche ouverte, les yeux dans le vague. Tu nous as fait peur ! »

La petite fille voulut parler mais l’appel la submergea de nouveau. Elle se sentait partir. Elle entendit encore Soierie hurler « elle recommence » et sentit presque son affolement. La gouvernante appela un serviteur et lui dit d’aller prévenir que la petite avait un problème. Sans doute l’avaient-ils déjà senti et étaient-ils en route mais il valait mieux être prudent dit-elle. Ou l’avait-elle juste pensé ? Tout s’évapora. Des yeux, elle fit le tour d’une pièce. Les murs étaient en pierre et le plafond très haut. Il y avait de longues tentures qui brillaient légèrement sous la lumière du soleil. Quelqu’un entra et regarda dans sa direction sans la voir. Il était plus vieux qu’elle mais pas beaucoup : une dizaine d’année douze tout au plus. Des yeux verts très clairs et des cheveux sombres. Il portait une longue cape noire sur le coté duquel elle discernait brodé en fil doré un long serpent aux ailes déployées.

Il s’approcha en fronçant les sourcils. « Lâche-là » ordonna-t-il.

Elle allait se désagréger. Il s’approcha d’elle et la toucha mais elle ne sentit rien. « Lâche-là, elle est trop jeune, elle ne résistera pas. Obéis.

- Rafale » murmura-t-elle. Quelque chose se cassa en elle et elle se sentit à nouveau aspirée. Elle suffoquait. Elle se retrouva allongée sur un sofa dans la jolie maison de bois de la famille de Coton et Soierie. La gouvernante de Coton la tenait dans ses bras. Elle se dégagea cherchant de l’air. La porte s’ouvrit d’un coup et elle crut sentir une bouffée d’air froid malgré la moiteur ambiante.

Coton recula envahi par une appréhension soudaine, Soierie trébucha, se releva et courut se coller entre le mur et le sari de sa gouvernante qui avait reculé elle aussi. Coton inspira profondément et du haut de ses huit ans prit son courage à deux mais sa voix tremblota. « On n’a rien fait, on discutait c’est tout et puis soudain, elle est devenu bizarre et…

- Tais-toi Coton. Je te ferais appeler mais plus tard. Tout en disant cela, le nouveau venu s’approcha de la petite qui se força à s’asseoir. Sa gouvernante apparut à son tour à la porte et se précipita pour l’aider. « C’est bon Plumeau, je peux marcher toute seule. » Tout en disant cela, elle se leva. Sa tête se mit à tourner comme si elle avait vaincu son record de tour sur elle-même. Plumeau voulut la soutenir mais elle se libéra, tituba encore un peu, sentit une poigne vigoureuse la soutenir puis l’enlever dans ses bras. « Je peux marcher Maître Glace » dit-elle encore à son oncle s’accrochant tout de même à son cou avant de sombrer dans l’inconscience.